Épître xxv

By François-Marie Arouet

Written 1706-01-01 - 1778-01-01

Tu revenais couvert d'une gloire éternelle ;

Le Gévaudan surpris t'avait vu triompher

Des traits contagieux d'une peste cruelle,

Et ta main venait d'étouffer

De cent poisons cachés la semence mortelle.

Dans Maisons cependant je voyais mes beaux jours

Vers leurs derniers moments précipiter leur cours.

Déjà près de mon lit la mort inexorable

Avait levé sur moi sa faux épouvantable ;

Le vieux nocher des morts à sa voix accourut.

C'en était fait ; sa main tranchait ma destinée :

Mais tu lui dis : « arrête !… » et la mort, étonnée,

Reconnut son vainqueur, frémit, et disparut.

Hélas ! Si, comme moi, l'aimable Genonville

Avait de ta présence eu le secours utile,

Il vivrait, et sa vie eût rempli nos souhaits ;

De son cher entretien je goûterais les charmes ;

Mes jours, que je te dois, renaîtraient sans alarmes,

Et mes yeux, qui sans toi se fermaient pour jamais,

Ne se rouvriraient point pour répandre des larmes.

C'est toi du moins, c'est toi par qui, dans ma douleur,

Je peux jouir de la douceur

De plaire et d'être cher encore

Aux illustres amis dont mon destin m'honore.

Je reverrai Maisons, dont les soins bienfaisants

Viennent d'adoucir ma souffrance ;

Maisons, en qui l'esprit tient lieu d'expérience,

Et dont j'admire la prudence

Dans l'âge des égarements.

Je me flatte en secret que je pourrai peut-être

Charmer encor Sully, qui m'a trop oublié.

Mariamne à ses yeux ira bientôt paraître ;

Il la verra pour elle implorer sa pitié,

Et ranimer en lui ce goût, cette amitié,

Que pour moi, dans son cœur, ma muse avait fait naître.

Beaux jardins de Villars, ombrages toujours frais,

C'est sous vos feuillages épais

Que je retrouverai ce héros plein de gloire

Que nous a ramené la paix

Sur les ailes de la victoire.

C'est là que Richelieu, par son air enchanteur,

Par ses vivacités, son esprit, et ses grâces,

Dès qu'il reparaîtra, saura joindre mon cœur

À tant de cœurs soumis qui volent sur ses traces.

Et toi, cher Bolingbrok, héros qui d'Apollon

As reçu plus d'une couronne,

Qui réunis en ta personne

L'éloquence de Cicéron,

L'intrépidité de Caton,

L'esprit de Mécénas, l'agrément de Pétrone,

Enfin donc je respire, et respire pour toi ;

Je pourrai désormais te parler et t'entendre.

Mais, ciel ! Quel souvenir vient ici me surprendre !

Cette aimable beauté qui m'a donné sa foi,

Qui m'a juré toujours une amitié si tendre,

Daignera-t-elle encor jeter les yeux sur moi ?

Hélas ! En descendant sur le sombre rivage,

Dans mon cœur expirant je portais son image ;

Son amour, ses vertus, ses grâces, ses appas,

Les plaisirs que cent fois j'ai goûtés dans ses bras,

À ces derniers moments flattaient encor mon âme ;

Je brûlais, en mourant, d'une immortelle flamme.

Grands dieux ! Me faudra-t-il regretter le trépas ?

M'aurait-elle oublié ? Serait-elle volage ?

Que dis-je ? Malheureux ! Où vais-je m'engager ?

Quand on porte sur le visage

D'un mal si redouté le fatal témoignage,

Est-ce à l'amour qu'il faut songer ?