Épître xxxii

By François-Marie Arouet

Written 1706-01-01 - 1778-01-01

Ceci te doit être remis

Par un abbé de mes amis,

Homme de bien, quoique d'église.

Plein d'honneur, de foi, de franchise,

En lui les dieux n'ont rien omis

Pour en faire un abbé de mise :

Même Phébus le favorise.

Mais dans son cœur Vénus a mis

Un petit grain de gaillardise.

Or c'est un point qui scandalise

Son curé, plus gaillard que lui,

Qui dès longtemps le tyrannise,

Et nouvellement aujourd'hui

Dans un placard le tympanise.

Sur cela mon abbé prend feu,

Lui fait un bon procès de Dieu,

Le gagne : appel ; or c'est dans peu

Qu'on doit chez vous juger l'affaire.

Or, puissant est notre adversaire :

Le terrasser n'est pas un jeu.

Tu dois m'entendre, et moi me taire ;

Car c'est trop longtemps tutoyer

Du parlement un conseiller :

Ma muse un peu trop familière

Pourrait à la fin l'ennuyer,

Peut-être même lui déplaire.

Qu'il sache pourtant qu'à Cythère

L'amitié, l'amour, et leur mère,

Parlent toujours sans compliment ;

Qu'avec Hortense ma tendresse

N'en use jamais autrement,

Et j'estime autant ma maîtresse

Qu'un conseiller au parlement.