Épître xxxv

By François-Marie Arouet

Written 1706-01-01 - 1778-01-01

Le curé qui vous baptisa

Du beau surnom de muse et grâce,

Sur vous un peu prophétisa ;

Il prévit que sur votre trace

Croîtrait le laurier du Parnasse

Dont La Suze se couronna,

Et le myrte qu'elle porta,

Quand, d'amour suivant la déesse,

Ses tendres feux elle mêla

Aux froides ondes du permesse.

Mais en un point il se trompa :

Car jamais il ne devina

Qu'étant si belle, elle sera

Ce que les sots appellent sage,

Et qu'à vingt ans, et par delà,

Muse et grâce conservera

La tendre fleur du pucelage,

Fleur délicate qui tomba

Toujours au printemps du bel âge,

Et que le ciel fit pour cela.

Quoi ! Vous en êtes encor là !

Muse et grâce, que c'est dommage !

Vous me répondez doucement

Que les neuf bégueules savantes,

Toujours chantant, toujours rimant,

Toujours les yeux au firmament,

Avec leurs têtes de pédantes,

Avaient peu de tempérament,

Et que leurs bouches éloquentes

S'ouvraient pour brailler seulement,

Et non pour mettre tendrement

Deux lèvres fraîches et charmantes

Sur les lèvres appétissantes

De quelque vigoureux amant.

Je veux croire chrétiennement

Ces histoires impertinentes.

Mais, ma chère Lubert, en cas

Que ces filles sempiternelles

Conservent pour ces doux ébats

Des aversions si fidèles,

Si ces déesses sont cruelles,

Si jamais amant dans ses bras

N'a froissé leurs gauches appas,

Si les neuf muses sont pucelles,

Les trois grâces ne le sont pas.

Quittez donc votre faible excuse ;

Vos jours languissent consumés

Dans l'abstinence qui les use :

Un faux préjugé vous abuse.

Chantez, et, s'il le faut, rimez ;

Ayez tout l'esprit d'une muse :

Mais, si vous êtes grâce, aimez.