Épitre

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

Reste de mon léger trésor,

O toi, ma dernière ressource !

Toi qui du moins peuples encor

La solitude de ma bourse,

Écu modeste ! il faut partir.

De ce départ mou cœur murmure ;

Pourtant la nécessité dure

Me commande d'y consentir.

Je te regretterai sans cesse ;

Je l'avoûrai de bonne foi :

Ami fidèle, auprès de moi

A peu près seul de ton espèce,

Depuis longtemps j'avais sur toi

Réuni toute ma tendresse.

Pauvre écu ! quel sera ton sort ?

Iras-tu courir par la ville ?

Ou languir dans le coffre-fort

D'un vieux Crésus à l'âme vile ?

En un seul jour te verra-t-on

Passer d'une course rapide

Du pauvre à l'opulent avide,

Ou de l'honnête homme au fripon ?

O destin qui pour toi m'effraie !

Devrais-tu, partout dédaigné,

Aller, invalide et rogné,

Finir les jours à la Monnaie ?

Ou bien, de ce riche nouveau

Habitant les énormes caisses,

Te perdre, mince filet d'eau,

Dans l'océan de ses richesses ?

Que d'écueils s'offrent devant toi !

Pour tes mœurs je tremble d'avance

Tu rempliras plus d'un emploi

Bien à charge à ta conscience.

Sans honte dis la vérité,

Ouvriras-tu chaque semaine

Le temple si peu respecté

De Thalie et de Melpomène

A ce petit-maître affecté,

Fat par penchant, sot par nature,

Qui, parlant ab hoc et ab hac,

Juge de la littérature.

Comme d'un jabot ou d'un frac ?

Paîras-tu le lourd libelliste

Qui de maint ouvrage en crédit

Grossit effrontément sa liste,

Et dîne du mal qu'il a dit ?

T'étalant avec impudence,

Viendras-tu siéger sans remord

Sur ces tapis maudits du sort,

Dont la couleur est l'espérance,

Et dont les effets sont la mort ?

Encor si par toi l'opulence

Avec mystère secourait

La noble et timide indigence !

Cette image du moins pourrait

Me consoler de ton absence…

Vœux inutiles ! vain regret !…

On parle tant de bienfaisance

Qu'on en dispense du bienfait.

Tu connaîtras notre faiblesse,

Et nos vices et nos travers,

Et tu sauras que ton espèce

Gouverne tout dans l'univers :

Tu sauras comment l'égoïste,

Isolé dans son froid bonheur,

Vit et meurt, solitaire et triste,

Sans se douter qu'il eut un cœur ;

Comment la richesse inhumaine

Insulte au mérite indigent,

Et comment ce siècle d'argent

Au siècle de fer nous ramène.

Mais déjà tu fuis loin de moi ;

J'entends sonner l'heure funeste…

Adieu, cher écu ! Souviens-toi

Du meilleur ami qui te'reste.

Si tu reviens un jour loger

Dans mon asile poétique,

Je te promets de rédiger

Ton voyage philosophique.