Épitre
Written 1801-01-01 - 1815-01-01
Reste de mon léger trésor,
O toi, ma dernière ressource !
Toi qui du moins peuples encor
La solitude de ma bourse,
Écu modeste ! il faut partir.
De ce départ mou cœur murmure ;
Pourtant la nécessité dure
Me commande d'y consentir.
Je te regretterai sans cesse ;
Je l'avoûrai de bonne foi :
Ami fidèle, auprès de moi
A peu près seul de ton espèce,
Depuis longtemps j'avais sur toi
Réuni toute ma tendresse.
Pauvre écu ! quel sera ton sort ?
Iras-tu courir par la ville ?
Ou languir dans le coffre-fort
D'un vieux Crésus à l'âme vile ?
En un seul jour te verra-t-on
Passer d'une course rapide
Du pauvre à l'opulent avide,
Ou de l'honnête homme au fripon ?
O destin qui pour toi m'effraie !
Devrais-tu, partout dédaigné,
Aller, invalide et rogné,
Finir les jours à la Monnaie ?
Ou bien, de ce riche nouveau
Habitant les énormes caisses,
Te perdre, mince filet d'eau,
Dans l'océan de ses richesses ?
Que d'écueils s'offrent devant toi !
Pour tes mœurs je tremble d'avance
Tu rempliras plus d'un emploi
Bien à charge à ta conscience.
Sans honte dis la vérité,
Ouvriras-tu chaque semaine
Le temple si peu respecté
De Thalie et de Melpomène
A ce petit-maître affecté,
Fat par penchant, sot par nature,
Qui, parlant ab hoc et ab hac,
Juge de la littérature.
Comme d'un jabot ou d'un frac ?
Paîras-tu le lourd libelliste
Qui de maint ouvrage en crédit
Grossit effrontément sa liste,
Et dîne du mal qu'il a dit ?
T'étalant avec impudence,
Viendras-tu siéger sans remord
Sur ces tapis maudits du sort,
Dont la couleur est l'espérance,
Et dont les effets sont la mort ?
Encor si par toi l'opulence
Avec mystère secourait
La noble et timide indigence !
Cette image du moins pourrait
Me consoler de ton absence…
Vœux inutiles ! vain regret !…
On parle tant de bienfaisance
Qu'on en dispense du bienfait.
Tu connaîtras notre faiblesse,
Et nos vices et nos travers,
Et tu sauras que ton espèce
Gouverne tout dans l'univers :
Tu sauras comment l'égoïste,
Isolé dans son froid bonheur,
Vit et meurt, solitaire et triste,
Sans se douter qu'il eut un cœur ;
Comment la richesse inhumaine
Insulte au mérite indigent,
Et comment ce siècle d'argent
Au siècle de fer nous ramène.
Mais déjà tu fuis loin de moi ;
J'entends sonner l'heure funeste…
Adieu, cher écu ! Souviens-toi
Du meilleur ami qui te'reste.
Si tu reviens un jour loger
Dans mon asile poétique,
Je te promets de rédiger
Ton voyage philosophique.