Epωσ πηγαζων
Written 1925-01-01 - 1925-01-01
Un jour qu'une soif inconnue
Tourmentait trop mon cœur, j'ai vu soudain jaillir
D'immenses gerbes d'eaux ; et ma poitrine nue
Sentit s'accroître son désir
Sous leur caresse diaphane…
Pourquoi déferlaient-ils tous ensemble, ces flots
Chargés de mélodie et de chants et d'échos ?
Qui donc avait levé leur vanne ?
D'où venait leur bouillonnement
De quel mystérieux réservoir millénaire ?
Eux que j'avais connus inertes et dormants
Pourquoi cessaient-ils de se taire
Et de leurs torrents déliés
Faisaient-ils, tout à coup, monter un hymne vierge T
… Je tenais simplement, en passant sur leurs berges.
Un rameau de vert coudrier…
Et, depuis ce jour, ils m'émeuvent !
Ils enivrent ma soif sans jamais l'apaiser !
Leurs éternelles voix disent ma chanson neuve
Plus fraîche qu'un jeune baiser !
Refrains, versets, textes profanes,
Tout ruisselle d'eau vive, et je baigne mon cœur
Aux jets d'eau jaillissants des lyriques ardeurs !
Mais qui donc a levé la vanne ?
Qui donc, eau des Rhètes sacrés,
Te libère aujourd'hui ?… Coule ! Un temple est en fête !
Le jeune été combat, et, du haut des degrés,
Il crible la mer violette
De ses beaux regards sans pitié !
Coule !… Et, quand le soir viendra, coule ! eau du Céphise !
Et baigne encor Phœbé dans ta fraîcheur exquise,
A l'ombre des grands coudriers…
Ah ! coule, eau de Cyparissie !
Sur ta bouche déclose un sourire a tremblé…
La verveine de ta guirlande est refleurie,
Voici les prémices du blé
Et des offrandes de gourganes…
Alors, de ton écume éblouissant mes yeux,
Tu débordes enfin, et tes flots radieux
Font se lever plus haut la vanne !
Coule, eau du Latium, et fuis
De la vigne à l'ormeau, du myrte à l'oléandre !
Chante les jours heureux et la grâce des nuits !
Poursuis-la trace, en tes méandres
Du pied fourchu des chevriers !
Ils déroulent leur ronde et tu noues tes volutes,
Et j'entends alterner le chant clair de tes flûtes
Et leurs pipeaux de coudrier…
Coule, eau de jade et de turquoise !
Eau des vasques de Perse ! Un chibouk d'ambre aux dents,
Je vois sur la faïence où tes rinceaux se croisent,
Refleurir mon rêve, en guidant,
De mon doigt pointu de sultane,
Un bouton de jasmin sur tes frais entrelacs…
Et, dans la nuit, lorsqu'un amant chante là-bas,
Des pleurs s'égouttent de tes vannes…
Coule, aussi, printemps d'Albion !
Est-ce l'aube aux yeux gris, qui, pensive, dévide
Sur la pervenche, et l'herbe, et les tendres surgeons,
Tes écheveaux d'argent liquide ?
Sssı… un rossignol va triller…
Mais tu mêles sa joie à tes glissantes mailles
Pour chanter la beauté… Il fuit… revient… tressaille..
Il est là… sur un coudrier !
Et toi, coule, eau folle d'Espagne !
Tu roules dans tes flots cœurs et corps enlacés !
Brusque et rompue, issant des rocs de la montagne.
Premier regard, dernier baiser,
Sans que les fleurs d'œillet se fanent…
Eau jamais fraîche, et désaltérante pourtant,
J'ai senti ta saveur de soleil et de sang !
Qui donc osa lever ta vanne ?
Et qui donc, belle eau des étangs,
T'a fait mieux chuchoter, sous la froide lumière,
Ta perfide berceuse ? Et sous les bouleaux blancs,
J'ai vu la main des lavandières
Tordre les cheveux des noyés !
…La brume enfume la lune !… Chante ! je t'aime…
Chante ! J'ai peur… Et demain au petit jour blême
J'irai me pendre aux coudriers…
Enfin toi, source éblouissante !
Tu m'as heurté la face ! Et tu fus, tour à tour,
Ruisseau, fleuve, torrent, trombe dans tes tourmentes,
Caresse dans tes chants d'amour !
Ton eau s'aiguise en filigrane
Pour sertir de rosée une rose qui choit…
Mais. ton eau peut jaillir des bassins du grand Roy
Quand on sait en lever la vanne !
Elle humectait le calathus
Avant d'avoir passé dans l'amphore latine,
Et de ces vases purs, à tout jamais ton flux
Gardera la forme divine…
Ah ! coule et que mes yeux mouillés
Puissent, dans ta fraîcheur, oublier leur jeunesse !
Baigne mon flanc troué, 'que déchire et que blesse
Ce brin rompu de coudrier !
Viens ! Bondis, éclabousse, imprègne,
Frappe par tes remous mon âme en désarroi,
Et que ta marée haute ait des vagues qui saignent !
Mais quand ton tumulte entre en moi,
Nourris mon cœur d'un peu de manne !
Avant d'éparpiller, aux quatre vents du ciel,
Ton onde étincelante et tes chants immortels,
Dis-le donc, Qui levait ta vanne !