Équinoxe

By Paul Valéry

Written 1942-01-01 - 1942-01-01

Je change… Qui me fuit ?… Ses feuilles immobiles

Accablent l’arbre que je vois…

Ses bras épais sont las de bercer mes sibylles :

Mon silence a perdu ses voix.

Mon âme, si son hymne était une fontaine

Qui chantait de toutes ses eaux,

N’est plus qu’une eau profonde où la pierre lointaine

Marque la tombe des oiseaux.

Au lit simple d’un sable aussi fin que la cendre

Dorment les pas que j’ai perdus,

Et je me sens vivant sous les ombres descendre

Par leurs vestiges confondus.

Je perds distinctement Psyché la somnambule

Dans les voiles trop purs de l’eau

Dont le calme et le temps se troublent d’une bulle

Qui se défait de ce tombeau.

À soi-même, peut-être, Elle parle et pardonne,

Mais cédant à ses yeux fermés,

Elle me fuit fidèle, et, tendre, m’abandonne

À mes destins inanimés.

Elle me laisse au cœur sa perte inexpliquée,

Et ce cœur qui bat sans espoir

Dispute à Perséphone Eurydice piquée

Au sein pur par le serpent noir…

Sombre et mourant témoin de nos tendres annales,

Ô soleil, comme notre amour,

L’invincible douceur des plages infernales

T’appelle aux rives sans retour.

Automne, transparence ! ô solitude accrue

De tristesse et de liberté !

Toute chose m’est claire à peine disparue ;

Ce qui n’est plus se fait clarté.

Tandis que je m’attache à mon regard de pierre

Dans le fixe et le dur « Pourquoi ? »,

Un noir frémissement, l’ombre d’une paupière

Palpite entre moi-même et moi…

Ô quelle éternité d’absence spontanée

Vient tout à coup de s’abréger ?…

Une feuille qui tombe a divisé l’année

De son événement léger.

Vers moi, restes ardents, feuilles faibles et sèches,

Roulez votre frêle rumeur,

Et toi, pâle Soleil, de tes dernières flèches,

Perce-moi ce temps qui se meurt…

Oui, je m’éveille enfin, saisi d’un vent d’automne

Qui soulève un vol rouge et triste ;

Tant de pourpre panique aux trombes d’or m’étonne

Que je m’irrite et que j’existe !