Escrime

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Chez nous l'Éternel Féminin

A pris un essor léonin.

Les femmes les plus délicates

Sont avocates.

D'autres, ayant le charme empreint

Sur leur front, dont nous n'avions craint

Que les œillades assassines,

Sont médecines.

Celles-là, dont le vent mutin

A follement, dès le matin,

Baisé les boucles et les tresses,

Sont les peintresses.

Celles-ci, cœurs inexpliqués,

Mettent en rhythmes compliqués

Leurs mélodieuses tristesses

De poétesses.

D'autres par l'esprit le plus fin

Nous ravissent. D'autres enfin,

Et certes ce n'est pas un crime

Font de l'escrime.

Elles en font même très bien.

Carolus Duran ne sait rien

Vraiment que désormais ignore

Ninette ou Laure.

Ces tireurs, qu'Amour effleurait,

Tiennent maintenant le fleuret,

Enchaînant avec mille charmes

Leurs phrases d'armes.

Que n'as-tu pu voir, ô Balzac !

Leurs ripostes du tac au tac,

Leur jeu correct et leur mimique

Académique !

Aussi bien que l'homme hideux,

Elles savent faire : Une ! Deux !

Quant à leurs attaques d'allonge,

C'est comme un songe !

Qu'elles mènent agilement

Les changements d'engagement !

Quand un homme est leur adversaire,

Mon cœur se serre.

Car bien vite mécontenté,

Il est toujours au fond tenté

De tomber aux pieds de ce sexe

Et, tout perplexe,

Il se sent devenir poltron

A voir frémir sous le plastron,

Comme une cruelle épigramme,

Un sein de femme.