Et Tartuffe ?

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

Adam vante et chérit son paradis natal

Où, joyeuse et libératrice,

Dans les Édens baignés par des flots de cristal

La vigne est sa mâle nourrice.

Et Tartuffe ? — Il nous dit, entre deux oremus,

Que pour tout bon Français la patrie est à Rome,

Et qu'ayant pour aïeux Romulus et Rémus,

Nous téterons la louve à jamais. — Le pauvre homme !

Adam, qui veut chasser de son riant jardin

La Haine impure, ce reptile,

Aime un langage clair, et garde son dédain

Pour la polémique inutile.

Et Tartuffe ? — Il écrit des pamphlets, des amas

De brochures, des tas de discours. Il consomme

Deux fois plus de papier qu'Alexandre Dumas

Et même que Ponson du Terrail. — Le pauvre homme !

Adam, toujours épris de l'antique Beauté,

Pour se guérir de tant d'épreuves

Demande, haletant, la force et la santé

Au flot mystérieux des fleuves.

Et Tartuffe ? — Jamais il n'a que des refus

Pour la pauvre naïade. Il craint l'eau froide, comme

Le bienheureux saint Labre, et ses cheveux touffus

Sont vierges des baisers du peigne. — Le pauvre homme !

Adam veut que sa fille au front pur, son trésor,

Sous le noir sanglot des huées

Ne porte pas la pourpre et les étoffes d'or,

Ces haillons des prostituées.

Et Tartuffe ? — Blessé par des yeux vert-de-mer,

Avec une Ève en fleur il mordille la pomme,

Et, tout en répétant : Craignez le fruit amer,

Il vous le croque avec délices. — Le pauvre homme !

Adam, pour mettre un coq à la place d'un lys,

Ne veut plus imiter Xaintrailles ;

Il appelle à grands cris le jour où tous ses fils

Ne seront plus chair à mitrailles.

Et Tartuffe ? — Il prétend qu'on acquitte l'impôt

Du sang. Et si quelqu'un dit : Tue ! il crie : Assomme !

Ses prédilections sont pour saint Chassepot,

Pour saint Bonnin et pour saint Dreyse. — Le pauvre homme !

Adam, victorieux du passé triste et vain,

Regarde sans terreur les voiles

De l'insondable azur, où le berger divin

Mène ses grands troupeaux d'étoiles.

Et Tartuffe ? — Il nous dit : Les astres, les soleils,

Les comètes, cela regarde l'astronome.

Moi, ce que j'aperçois au fond des cieux vermeils,

C'est un vengeur, un dieu féroce. — Le pauvre homme !

Raison ! divinité sereine, qu'à genoux

Diderot proclama naguère,

Parle ! protège-nous ! entends-nous ! sauve-nous !

Détruis la Bêtise et la Guerre !

Sauve Marco, la stryge aux yeux froids et hautains ;

Sauve Shahabaam, sauve monsieur Prudhomme ;

Sauve les idiots, sauve les philistins

Et les envieux, — et Tartuffe, le pauvre homme !