Éternité

By Jean Lorrain

Written 1885-01-01 - 1885-01-01

Évanouis les gais fantômes,

Comme un blond tourbillon d’atomes

Évoqués l’espace d’un soir

Au-dessus de Paris sinistre,

Où mon vers rageur comme un sistre,

Les a fait tordre et se mouvoir !

Au-dessus des toits et des dômes,

Évaporés les fins arômes

Exhalés de dessous troublants,

Retroussés par les mains brutales

Des gommeux sur les genoux pâles

Des belles filles aux seins blancs.

Empoignant par leurs rudes tresses

Les Modernités vengeresses,

En vain ai-je au vent secoué

Le glauque essaim des amours chauves

Et les baisers de ses alcôves

Sur Paris honteux bafoué !

Les lèvres par le froid gercées

N’ont plus de sourire et, glacées,

Les railleuses filles d’amour,

Suant la peur et la misère,

Se débattent sous l’âpre serre

De leurs amants de carrefour !

C’est en vain que j’ai voulu rire.

Ma joie était une satire :

Le rêve ardent, que je rêvais,

M’a laissé du sang sur la joue

Et j’ai répandu de la boue

Dans l’humble verre, où je buvais,

Je me suis brûlé dans la fête !

Clown ébloui tombé du faîte,

J’ai voulu rire et j’ai pleuré

Et, sous la gaîté qui me grise,

Je sais au fond qui je méprise

Dans ce livre d’homme écœuré !

Modernité, Modernité

Sous le sarcasme et la huée

La nudité prostituée

Saigne au fond de l’éternité.