Étrennes inutiles

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Ô Juges, mes petits pères,

Vous êtes par trop sévères

Pour cette jeune houri,

De la mère Angot filleule,

Encor qu’elle vous engueule

Comme du poisson pourri !

Mon Dieu ! son vocabulaire

N’a rien qui vous puisse plaire.

Il est bien certain que si

C’est là toutes vos étrennes,

Vous n’aurez pas les mains pleines,

Au Jour de l’An. Mais aussi,

Songez que cette fillette

A l’âge de Juliette ;

Qu’elle attend son Roméo,

Qui sait ?… Qu’elle ne discerne

Pas encore une lanterne

D’un nègre de Bornéo ?…

Il n’est injure notable

Que d’un être responsable,

Et celle-ci ne l’est pas.

Elle vous l’a fait connaître,

Ô Juges ! qui pourriez être

Ses papas et grands-papas.

Tout dans ses propos annonce

Qu’elle ne possède une once

De saine mentalité.

Donc, ce soi-disant outrage

Ne saurait porter ombrage

À votre sérénité.

Comme feraient des apaches,

Elle vous traite de « vaches »

De « tantes » et de « fumier

Qu’est-ce que cela veut dire ?…

Ne vaut-il pas mieux sourire

À ce jaspin coutumier ?

Elle n’est que déroutante,

Cette gosse. Appeler tantes,

Des êtres poilus, velus !

Traiter de vaches, des hommes,

Quand vous n’êtes guère, en somme,

Qu’oncles et bœufs, tout au plus !

Tout ça n’a pas d’importance,

Ni ne tire à conséquence.

Vous le savez bien aussi.

Et puis, magistrats intègres,

Vous n’êtes pas les seuls nègres

Qu’on aura traités ainsi.

Tenez, moi, fils de famille,

Si chaque fois qu’une fille

M’ayant appelé « fumier »

M’eût fait cadeau d’une « thune »

J’estime que ma fortune

Monterait jusqu’au premier !