Évangile

By Jean Lorrain

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

Des nuances, des demi-teintes :

Évite le cri des couleurs,

Fuis l'éclat des tons querelleurs

Et brutaux ; hors de leurs atteintes

Parmi les étoffes éteintes

Et les vieux satins receleurs

D'exquises et vagues pâleurs,

Sois l'émule de des Esseintes.

Éveille en frôlant les velours

D'une frêle main de phtysique

La soyeuse et fine musique

Des reflets délicats et courts.

Sois le morne amant des vieux roses,

Où l'or verdâtre et l'argent clair

Brodent d'étranges fleurs de chair,

Où s'appâlissent des chloroses.

Mais avant tout aime et cultive

La gamme adorable des blancs :

Dans leurs frissons calmes et blancs

Dort une ivresse maladive.

Leur fausse innocence perverse,

Où, pourpre entre tant de candeurs,

Le rêve d'un bout de sein perce,

Est un poème d'impudeurs !

Aux bleus de lin mêlant le mauve,

Sache avec des tons effacés

Évoquer un songe d^alcôve

Et de baisers éternisés ;

Puis, pour fixer ta rêverie

Revenue enfin du Japon,

Qu'aux murs une tapisserie

Vert pistache ou bleu céladon

Déroule un rang de Canéphores

Et de Vestales de Leroux

Inclinant de sveltes amphores

Sur la sveltesse de leurs cous.

Des nuances, des demi-teintes :

Évite le cri des couleurs,

Fuis l'éclat des tons querelleurs

Et discordants, sois Des Esseintes.