F°s 187-190

By Victor Hugo

Written 1902-01-01 - 1902-01-01

Si tu veux que je te dise

Ce que je t'ai déjà dit,

Je conterai ma surprise

D'être un enfant qui grandit,

Et, devant ce qui se pose

Et s'en va, blesse et guérit,

Ma stupeur d'être une chose,

Ma terreur d'être un esprit.

Quel gouffre ! la vie obscure !

Épeler oui, dire non.

Accepter comme Épicure,

Renoncer comme Zénon !

Ôter à Vénus sa conque

Et son chignon à Betsy ;

Être l'écolier quelconque

D'un maître quelconque aussi.

Comme un voleur se dérobe,

Fouiller tout- et creuser tout,

Pétrone jusqu'à Macrobe,

Euclide jusqu'à Bezout ;

Dire : je suis, donc nous sommes !

Nier Adam pour Japhet ;

De ce qu'ont écrit les hommes

Conclure ce qu'ils ont fait ;

Renouveler ses études

A chaque pas en avant ;

Se remplir d'inquiétudes,

De batailles et de vent,

Et de Bible et d'Odyssée,

Et de grec et de latin,

Et n'avoir dans sa pensée

Que l'étoile du matin.

Reculer devant l'abîme,

Se revoir dans deux beaux yeux,

Sentir l'approche d'un crime,

Sentir la douceur des cieux ;

Être la flèche et la cible,

Et tomber inanimé

Dans cette chose terrible,

Un baiser au mois de mai !

Être bon, pur, vénérable,

Noble toujours, grand parfois,

Et devenir misérable

Plus que la feuille des. bois ;

Je dirai le fond de l'âme

Et le zed de l'abécé.

Quand j'aurai fini, madame,

Je n'aurai pas commencé.

J'aurai l'air d'être imbécile,

D'être un tremblant innocent,

D'être, sans trouver d'asile,

Sans cesser d'être un absent,

Plus qu'un ange et moins qu'un homme,

De subir ce bonheur fou

De marcher sans savoir comme

Et d'aller sans savoir où.

Être sauvage, être tendre,

Songer mal et rêver bien,

O femmes, et tout apprendre

De vous, qui ne savez rien !