Fable

By Alfred Busquet

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

On vous dira qu’en se jouant

La Fontaine écrivit ses fables ;

Que le bonhomme aux yeux affables

Les composait tout en rêvant.

N’en croyez rien : la Muse est comme les coquettes,

Il faut à son amour un cœur non partagé,

Des soins toujours nouveaux, un culte protégé

Par des prévenances discrètes ;

A faire imprudemment ses deux tristes conquêtes,

Malheur à qui s’est engagé !

Moi-même, ce n’est pas sans peine

Que de rimer pour vous j’ai pris quelque souci ;

Pourtant mon vers est dur, mal rimé, sans haleine.

Par là, jugez si La Fontaine

Sans le travail eût réussi !

Avec son cortège de jours,

L’an nouveau qui pour nous commence

Est comme un bataillon de soldats qui s’avance

Au son du fifre et des tambours :

Trente de ces soldats font une compagnie,

Ayant pour officier le premier jour du mois.

Chacune a son guidon qui dans l’air se déplie ;

Elles obéissent à la voix

D’un général en chef, dont l’active mémoire,

Malgré leur latin, leur grimoire.

Prend soin de retenir les noms

De chacun de ses compagnons.

— Qui ne connaît, je le demande.

Le général Calendrier ?

Il est très-pacifique et sans talent guerrier.

— Sous les ordres d’un chef qui jamais ne gourmande

Les jours, ai-je dit, nos soldats.

Sans souci du péril, sans crainte, à l’aventure,

Sans litière et sans nourriture.

Dans des sentiers affreux qu’ils ne connaissent pas.

Vont gaiement égarer leurs pas.

Morne, sur son rocher, le temps qui les regarde

Et monte une invisible garde.

Les abat tour à tour avec son arc vainqueur :

— D’un trait fatal percés au cœur

Comme un château de cartes qui s’écroulent,

Ils tombent lourdement et roulent

Dans ton abîme, Éternité !

A toute fable, il faut une moralité :

O vous qui sans regret voyez couler les heures.

Si, grâce au fabliau que je vous ai conté,

Vous oubliez en vos demeures

Le doigt que tient sur vous le Temps, maître irrité.

Ce conte, amis, vous aura profité.

Et moi, qui tranche ici du bon Jean La Fontaine,

Je n’aurai pas perdu ma peine.