Fanerie

By Jean Lorrain

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

Des vieilles étoffes fanées

Je suis le maladif amant.

J'en veux dire l'enchantement

Et les nuances surannées ;

Leurs tons discrets et douloureux

De vivantes choses anciennes

Et les langueurs patriciennes

Des vieux orfrois cadavéreux.

Mon âme, qui s'avive et souffre,

Adore les sourires las

Et fatigués des satins soufre,

Rayés de rose et de lilas ;

Et c'est une aventure exquise

De retrouver dans un reflet

Tout un bleu passé de marquise

Fleurant la jonquille et l'œillet.

Les vieux lampas aux tons d'agate,

Lustrés sous l'ongle aigu du temps,

Ont la hautaine et délicate

Tristesse des lointains printemps ;

Les frais printemps de la jeunesse,

Avrils emportés sans retours,

Et dont les lys de soie épaisse

S'effeuillent dans les gros de Tours.

Mais pour chanter la griserie

Errante en ces luxes défunts,

Volupté savante et meurtrie

De vieux baisers, d'anciens parfums,

Il faudrait sous mes doigts dociles

Les cordes d'un basson d'amour

Au long manche de bois des Îles

Peint de bergères Pompadour :

Et dans l'ombre aimable et dévote

D'un boudoir obscur et fardé,

Sur des airs dansants de gavotte,

Moi-même, en habit démodé,

Des vieilles étoffes fanées

J'évoquerai l'esprit charmant

Et le rêveur enchantement

Des nuances, ces raffinées !