Femme

By Tristan Corbière

Written 1873-01-01 - 1873-01-01

Lui — cet être faussé, mal aimé, mal souffert,

Mal haï — mauvais livre … et pire : il m'intéresse. —

S'il est vide après tout… Oh mon dieu, je le laisse,

Comme un roman pauvre — entr'ouvert.

Cet homme est laid… — Et moi, ne suis-je donc pas belle,

Et belle encore pour nous deux ! —

En suis-je donc enfin aux rêves de pucelle ?…

— Je suis reine : Qu'il soit lépreux !

Où vais-je — femme ! — Après … suis-je donc cas légère

Pour me relever d'un faux pas !

Est-ce donc Lui que j'aime ? — Eh non ! c'est son mystère…

Celui que peut-être Il n'a pas.

Plus Il m'évite, et plus et plus Il me poursuit…

Nous verrons ce dédain suprême.

Il est rare à croquer, celui-là qui me fuit !…

Il me fuit — Eh bien non !… Pas même.

… Aurais-je ri pourtant ! si, comme un galant homme,

Il avait allumé ses feux…

Comme Ève — femme aussi — qui n'aimait pas la Pomme,

Je ne l'aime pas — et j'en veux ! —

C'est innocent. — Et Lui : … Si l'arme était chargée…

— Et moi, j'aime les vilains jeux !

Et … l'on sait amuser, avec une dragée

Haute, un animal ombrageux.

De quel droit ce regard, ce mauvais œil qui touche :

Monsieur poserait le fatal ?

Je suis myope, il est vrai,… Peut-être qu'il est louche ;

Je l'ai vu si peu — mais si mal. —

… Et si je le laissais se draper en quenouille,

Seul dans sa honteuse fierté !…

— Non. Je sens me ronger, comme ronge la rouille,

Mon orgueil malade, irrité.

Allons donc ! c'est écrit — n'est-ce pas — dans ma tête,

En pattes-de-mouche d'enfer ;

écrit, sur cette page où — là — ma main s'arrête.

— Main de femme et plume de fer. —

Oui ! — Baiser de Judas — Lui cracher à la bouche

Cet amour ! — Il l'a mérité —

Lui dont la triste image est debout sur ma couche,

Implacable de volupté.

Oh oui : coller ma langue à l'inerte sourire

Qu'il porte là comme un faux pli !

Songe creux et malsain, repoussant … qui m'attire !

Une nuit blanche … un jour sali…