Fleur de sang

By René-François Sully Prudhomme

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Pendant que nous faisions la guerre,

Le soleil a fait le printemps :

Des fleurs s’élèvent où naguère

S’entre-tuaient les combattants.

Malgré les morts qu’elles recouvrent,

Malgré cet effroyable engrais,

Voici leurs calices qui s’ouvrent,

Comme l’an dernier, purs et frais.

Comment a bleui la pervenche,

Comment le lis renaît-il blanc,

Et la marguerite encor blanche,

Quand la terre a bu tant de sang ?

Quand la sève qui les colore

N’est faite que de sang humain,

Comment peuvent-elles éclore

Sans une tache de carmin ?

Leur semble-t-il pas que la honte

Des vieux parterres envahis

Jusques à leurs corolles monte

Des entrailles de leur pays ?

Sous nos yeux l’étranger les cueille ;

Pas une ne lui tient rigueur

Et, quand il passe, ne s’effeuille

Pour ne point sourire aux vainqueurs ;

Pas une ne dit à l’oreille :

« Je suis cette fois sans parfum ! »

Au papillon qui la réveille :

« Cette fois tu m’es importun ! »

Pas une, en ces plaines fatales

Où tomba plus d’un pauvre enfant,

N’a, par pudeur, de ses pétales

Assombri l’éclat triomphant.

De notre deuil tissant leur gloire,

Elles ne nous témoignent rien,

Car les fleurs n’ont pas de mémoire,

Nouvelles dans un monde ancien.

O fleurs, de vos tuniques neuves,

Refermez tristement les plis :

Ne vous sentez-vous pas les veuves

Des jeunes cœurs ensevelis ?

A nos malheurs, indifférentes,

Vous vous étalez sans remords :

Fleurs de France, un peu nos parentes,

Vous devriez pleurer nos morts.