Fragmens d’une épitre diplomatique
By Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort
Written 1851-01-01 - 1851-01-01
Quoi ! contre nos pamphlets hérissant vos frontières,
Vous formez des cordons, vous dressez des barrières ;
Et vous pourriez, chez nous, vauriens pestiférés,
De l’égalité sainte apôtres conjurés,
Hasardant la vertu de vos bandes guerrières,
Souffrir que d’un faux jour les rayons égarés,
Perçant l’épais repli de leurs lourdes paupières,
Offrissent à leurs yeux troubles, mal assurés,
De nos Français nouveaux les façons familières !
Quoi ! vos fiers cuirassiers qui, combattant pour vous,
Meurent sous vos bâtons en perdant vos trois sous,
Verront-ils exposer leur fidèle innocence
Aux piéges que leur tend notre indigne licence !
Rois, laissez-vous fléchir, ne nous attaquez pas ;
Plaignez plutôt l’erreur de notre indépendance,
De cette égalité, fléau de nos climats.
Sans cesse attendrissez sur nous, sur nos misères,
Vos sujets chargés d’or, payant sans assignats
Le brigand breveté qui les traîne en galères,
Pour la mort d’un vieux cerf soustrait à vos ébats.
Avant qu’on vous apprît que les hommes sont frères,
Funeste vérité qui peut tout perdre, hélas !
Nuire à vos recruteurs, renchérir vos soldats,
Corrompre l’ouvrier en haussant les salaires,
Et, trompant vos sujets égarés sur nos pas,
Leur ravir tous ces biens si chers à leurs ancêtres,
Ces biens perdus pour nous, mais non pour vos états,
Des moines, des geôliers, des nobles et des prêtres…
A quoi de l’art des rois on borne les leçons !
Transplanter en Brabant les braves de Hongrie,
Puis contre les Hongrois armer les Brabançons,
Styriens à Milan, Milanais en Styrie :
De ce profond mystère est-ce là tout le fin ?
Combien de temps faut-il pour que le monde enfin
De ce royal secret découvre l’industrie ?
— Mais, depuis six cents ans ! — Soit : rien ne prouve mieux
Que, pour aller bien loin, ce système est trop vieux.
Kaunitz le sentira : sa tête octogénaire
Dira : Voici du neuf, voyons, que faut-il faire ?
Je ne reconnais plus ce commode métier
De régir les états pour se désennuyer.
Régner est chose grave et devient une affaire.
Voisins des Marquisats, vous savez tous qu’en dire,Voisins des Marquisats, vous savez tous qu’en dire,
Frédéric, expliquant ses droits régaliens,
Forme, allonge, élargit son nouvel apanage ;
Fait chez vous la police et vous prendra vos biens
Par sage surveillance et par bon voisinage,
Pour vous défendre mieux contre les Autrichiens.
Déjà de ses housards une troupe impolie
A rançonné deux fois les gens de Nuremberg.
— Bon ! Nuremberg n’est rien : c’est de la bourgeoisie.
— D’accord. Mais un moment : Monsieur de Wirtemberg
S’attend de jour en jour à la même avanie ;
C’est un seigneur, un duc, un prince en Franconie.
Que répondre ? on se tait : l’évêque de Bamberg,
Plus confondu que vous, rassemble ses vieux titres,
Et du cercle alarmé consulte les chapitres :
Publicistes, docteurs, à l’escrime excités,
En petit in-quartos resserrant leur logique,
Prouvant, démontrant tout, hors les points contestés,
Font admirer de plus cet accord harmonique
Qui, par des mouvemens simples, bien concertés,
Fait marcher sans délais ce grand corps germanique.
Bientôt le brave Hoffmann les a tous réfutés ;
Et par vingt régimens que charme sa réplique,
Kalkreuth et Mollendorff, d’avance bien postés,
Assurent le succès de sa diplomatique.
Raguse et ses faubourgs, Luques et Saint-Martin
Attendent, comme on sait, avec impatience,
L’arrêté du congrès qui doit livrer la France
Repentante et contrite aux chevaliers du Rhin.
De Mercy, de Breteuil la sagesse profonde,
De Rousseau, de Sieyes réformant les erreurs,
Nous guérira des maux causés par ces penseurs,
Qui, malgré la police, ont éclairé le monde,
Et, sans être honorés du poste de commis,
Se mêlent d’influer sur les lois d’un pays.
C’est un abus affreux : il faut qu’on le corrige ;
La constitution le demande et l’exige.
Il nous faut au-dehors une révision ;
L’autre est insuffisante, encor qu’elle ait du bon.
Catherine, posant un tome de Voltaire,
Écrit pour condouloir aux chagrins du saint-père.
Le pontife attendri, presque privé d’enfans,
Veut déjà dans Moscou recruter des croyans ;
Et bénissant tout bas l’auguste Catherine,
Adresse un doux reproche à la grâce divine,
Qui, contristant les saints, diffère trop long-temps
D’unir l’église grecque à l’église latine.
Hélas ! tout vient trop tard : faut-il qu’un si grand bien
Commence à s’opérer quand on ne croit plus rien ?
Une croisade noble est œuvre méritoire,
Propre à toucher les cœurs des nobles Suédois,
Utile à vos sujets, commerçans et bourgeois,
Qui, resserrant leurs fonds, vous souhaitent la gloire
D’Artus, de Galaor, ou d’Oger le Danois.
Votre abord si prochain dans la riche Neustrie,
Ce fief du grand Rollon promis à vos exploits,
De vos Dalécarliens excitant l’industrie,
Préviendra la faillite assez commune aux rois,
Mais qu’on leur passe moins aujourd’hui qu’autrefois ;
Car on se forme enfin ; et du fond de l’Ukraine,
Avant que d’envoyer sa botte souveraine,
Charles, votre patron, balancerait, je crois :
Il craindrait qu’à Stockholm on ne se dît peut-être :
« Essayons : Il faut voir, sous ce commode maître,
» S’il n’eût pas mieux valu, pour un peuple indigné,
» Que sur lui dès long-temps cette botte eût régné.
» Ah ! nous n’eussions pas vu dépeupler nos campagnes,
» En brigands, en soldats, changer nos laboureurs,
» Sous des fardeaux virils haleter leurs compagnes,
» Et leur fils consumés en précoces sueurs,
» Jeunes, de la vieillesse accuser les langueurs. »
Vous voyez que déjà la question se pose.
Le texte est dangereux ; prévenez-en la glose.
Gèfle en fournit un autre ; et, malgré le succès,
Vos états assemblés vers la zône polaire,
En exil, dans un camp, sous le glaive, aux arrêts,
Ou contraints de payer, ou payés pour se taire,
Dans leurs foyers rendus exposeront les faits,
Ces faits accusateurs d’un heureux téméraire.
Vous les redoutez peu ; j’entends Sémiramis
Qui vous dit : « Réprimons ces Français réfractaires,
» Prêchant la liberté qui gêne en tout pays ;
» Mais craignons nos sujets, ils sont nos ennemis ;
» Et contre eux prêtons-nous nos vaillans mercenaires.
» Unis pour opprimer, despotes solidaires,
» J’espère en vos trébans, comptez sur mes strélitz ;
» Marchez et triomphez : la gloire vous appelle
» Aux combats, au congrès dans Aix dit la Chapelle :
» Vous y parlerez trop, mais vous parlerez bien.
» Chefs, soldats, orateurs, il ne vous manque rien.
» Alexandre, partez pour les plaines d’Arbelle ;
» La Beauce en offre assez, et vos braves soldats
» Qu’en Finlande la gloire a maigris sur vos pas,
» Dans Gèfle peu refaits, retrouveront en France,
» Dans maint heureux vignoble, en pays de bombance,
» La santé, la vigueur dont souvent mes guerriers
» M’ont présenté l’image en m’offrant leurs lauriers. »
Ainsi dit Catherine : et le héros habile,
Qui goûte le traité, mais le trouve incomplet,
Jaloux de s’enrichir d’un article secret,
La flatte, élève au ciel son génie et son style,
Ses conquêtes, ses lois, en ajoutant tout bas
Que, sans un fort subside, il ne partira pas.
Sémiramis sourit, et, pour sortir de gêne,
Médite à vingt pour cent un gros emprunt sur Gêne,
Que par les émigrés on croit déjà rempli.
Tranquilles sur le nord, arrêtons-nous ici :
A nos héros français sa voix offre un asile.
— Ne vous y fiez pas : sa politique habile
Songe à ses intérêts plus qu’à nos émigrans.
Adroit à nous ravir nos princes et nos grands,
Elle veut transplanter au sein de son empire
Le premier de nos arts, le blason qu’elle admire,
D’écussons, de lambels tapisser Astracan ;
Chérin doit recruter pour embellir Cazan :
Tel est l’unique but de ses nobles dépenses.
Elle peut, il est vrai, dans ses déserts immenses,
En fiefs, en francs-aleux découper ses états,
Tout brillans de comtés, riches de marquisats,
Sans même expatrier ni les ours, ni les rennes,
Deux ordres, dans le nord, puissances souveraines.
— Vous riez… Si pourtant de ses secours aidés…
— Cent mille arpens de neige, en un jour concédés,
Peuvent soudain, s’il plaît à sa munificence,
Montrer chez les Kalmoucks la véritable France ;
La cour des vrais Bourbons, le palais des Condés.
Princes au Kamshatka, ducs dans la Sibérie,
Voyez-les excitant une active industrie,
Encourager de l’œil les travaux roturiers
Qui défrichent pour eux leur nouvelle patrie,
Fertile au seul aspect de ces grands chevaliers.
De l’Oby, de l’Irtich, les rives délectables
Se peuplant de Français présentés, présentables,
Verront leurs champs féconds sous de si nobles mains,
Étonner Pétersbourg de leur tributs lointains,
Et cet hommage heureux consoler Catherine
D’avoir des Osmanlis différé la ruine.
— J’entends. Et les Suédois… Gustave ? Il est bien loin :
Sans avoir d’assignats, sa richesse est en cuivre.
Ses soldats pourraient bien hésiter à le suivre,
Et de le surveiller son sénat prendra soin.
— Vous pourvoyez à tout ; je me tais, et pour cause.
Quel homme ! il ne craint rien. — Oh ! je crains quelque chose.
— Eh ! quoi donc, s’il vous plaît ? — D’ennuyer : serviteur.
— Dieu vous envoie à moi quand j’aurai de l’humeur !
Adieu. Malgré les noms dont chez vous on vous nomme,
J’aime votre candeur, votre sincérité,
Et, pour un scélérat, je vous tiens honnête homme.
— Quels que soient les surnoms dont vous soyez noté,
J’honore vos vertus et votre loyauté,
Comme si j’arrivais de Coblentz ou de Rome