Fragment d'alcée

By Évariste Parny

Written 1775-01-01 - 1806-01-01

Quel est donc ce devoir, cette fête nouvelle,

Qui pour dix jours entiers t'éloignent de mes yeux ?

Qu'importe à nos plaisirs l'Olympe et tous les Dieux ?

Et qu'est-il de commun entre nous et Cybèle ?

De quel droit ose-t-on m'arracher de tes bras ?

Se peut-il que du ciel la bonté paternelle

Ait choisi pour encens les malheurs d'ici-bas ?

Reviens de ton erreur, crédule Éléonore.

Si tous deux égarés dans l'épaisseur du bois,

Au doux bruit des ruisseaux mêlant nos douces voix,

Nous nous disions sans fin, Je t'aime, je t'adore ;

Quel mal ferait aux dieux notre innocente ardeur ?

Sur le gazon fleuri si, près de moi couchée,

Tu remplissais tes yeux d'une molle langueur ;

Si ta bouche brûlante à la mienne attachée

Jetait dans tous mes sens une vive chaleur ;

Si, mourant sous l'excès d'un bonheur sans mesure,

Nous renaissions encor, pour encore expirer ;

Quel mal ferait aux dieux cette volupté pure ?

La voix du sentiment ne peut nous égarer,

Et l'on n'est point coupable en suivant la nature.

Ce Jupiter qu'on peint si fier et si cruel,

Plongé dans les douceurs d'un repos éternel,

De ce que nous faisons ne s'embarrasse guère.

Ses regards, étendus sur la nature entière,

Ne se fixent jamais sur un faible mortel.

Va, crois-moi, le plaisir est toujours légitime ;

L'amour est un devoir, et l'inconstance un crime.

Laissons la vanité, riche dans ses projets,

Se créer sans effort une seconde vie ;

Laissons-la promener ses regards satisfaits

Sur l'immortalité ; rions de sa folie.

Cet abîme sans fond, où la mort nous conduit,

Garde éternellement tout ce qu'il engloutit.

Tandis que nous vivons, faisons notre Élysée.

L'autre n'est qu'un beau rêve inventé par les rois,

Pour tenir leurs sujets sous la verge des lois ;

Et cet épouvantail de la foule abusée,

Ce Tartare, ces fouets, cette urne, ces serpens,

Font moins de mal aux morts que de peur aux vivans.