Fragonard

By Jean Lorrain

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

Comme un vieux flacon, qu'on débouche,

D'une salive de plaisir

Vous humecte soudain la bouche,

Tant son essence est un désir,

Désir d'une âme évaporée,

Ainsi des souvenirs grisants

D'un âge d'ivresse enivrée

Un nom jeté trouble nos sens :

Fragonard ! et les griseries

D'un siècle d'ambre et de satin,

De grâce et de coquineries,

Léger, athée et libertin

Reparaissent soudain, Paigrette

Au front, le regard aimanté

A ce nom plein d'une secrète

Et délirante volupté.

Fragonard ! Duchesses, marquises,

Nymphes errantes des vieux parcs,

Que parmi des poses exquises

Des dieux visaient de leurs grands arcs,

Avec quelle ardeur pétulante

Il savait, le divin rôdeur,

Fourrager d'une main galante

Dans Técrin de votre pudeur ?

Au pied des hêtres, qui grandissent

Dans le bleuissement du soir,

Ces escarpolettes, qui glissent

Mystérieuses dans le noir,

Quel raffiné sut les surprendre

Au-dessus d'un étang bavard

Dans l'ombre observé par Léandre ?

Dites, nymphes de Fragonard…

Sous la chemise, qu'il retrousse,

Qui sut au bord des ruisseaux clairs

Au vert sombre et frais de la mousse

Allumer le rose des chairs ?

Et ces mains d'homme entreprenantes,

Ces yeux de langueur attendris

Et sur les gorges frissonnantes

Ces longs baisers pris et surpris !

Ces glacis d'étoffes changeantes,

Ces bras comme un filet jetés

Autour des tailles voltigeantes,

Au creux des seins nus révoltés !

Ces aveux dans l'ambre des nuques

Et sous les bottes de lilas,

Loin des laquais et des heiduques,

Ces chutes en grands falbalas !

Ces pirouettes, comme ailées,

Des amoureux et Dieu sait où,

Parmi les jupes envolées,

Le galant poussant le verrou !

Des clairs d'épaules satinées

Flamboient au fond des boulingrins ;

Des cris de femmes lutinées

Meurent au bruit des tambourins.

Amour triomphe, et Cydalise

Devient une nymphe aux abois,

Qu'un faune pille et dévalise

Comme un voleur au coin d'un bois.

Ces résistances de rouées,

Ces cris, ces assauts libertins,

Ces larmes de pudeur jouées

Des soirs de pourpre aux bleus matins,

C'est ton âme et tout ton poème,

Siècle embaumé, rose et doré

Comme une aurore, ô dix-huitième

Siècle, des rêveurs adoré,

Et je veux de tes griseries

Faire un parfum vif et glacé,

Comme le souffle des prairies,

Où le froid de l'aube a passé !