Fuerunt !

By Auguste Morisse

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Ya — fit le médecin, en inclinant la tête.

Aussitôt, à partir le peloton s'apprête,

Et soulevant du sol le fusils tout fumants,

Va reprendre sa place en ses noirs régiments.

La poudre, en flocons gris, dans l'air s'est dissipée.

Le chef exécuteur, abaissant son épée

Honteuse, la remet vivement au fourreau,

Dont l'aigre grincement semble crier : BOURREAU.

Les dragons, déjà loin, remontent la colline,

Escortant le fourgon funèbre qui chemine

A vide.......

Et sous le toit de deux grands arbres verts,

Dont les prés d'alentour sont largement couverts,

A l'abri d'un épais et tranquille feuillage,

Favorisant les jeux, les plaisirs de chaque âge,

Où tous les amoureux, colombes et pinçons

Au dessus, au dessous fillettes et garçons,

Sans souci d'avenir volaient à l'aventure,

Chantant leur Te Deum au Dieu de la nature…

Du sang ! des os brisés, des débris de cervelles !!

Autour de chaque, tronc, un étau de ficelles

Resserre de ses nœuds gluants, coagulés,

Deux cadavres pendants… tout désarticulés ;

Et, du poteau fatal, quo chaque balle crève,

Découle lentement un long ruisseau de sève :

L'Arbre pleure… arrosant le front dos malheureux ;

Et ces larmes seront les dernières pour eux !

C'est l'eau sainte qu'aux morts, mis en la sépulture,

L'on jette !… Et, tout haut, pressentant la pâture,

Un nuage lointain de voraces corbeaux,

Croassant à l'envi, se gonflant dans leurs peaux,

S'avance, en ramant l'air de ses avirons sombres.

A vingt mètres plus loin, voilés parles pénombres

rameaux toujours frais, ignorants du soleil,

Un groupe d'Allemands trapus, le teint vermeil,

A terminer un trou rapidement travaille,

Semant la terre ici, puis là, vaille que vaille.

Sous les cailloux mousseux, rampant vers les buissons,

L'on voit les lézards gris et les vers en tronçons ;

Et le jeune conscrit, le front noir comme suie,

Laisse, tomber sa pioche… une larme… et s'essuie :

La fosse attend.

Déjà les corps sont détachés,

Et les morceaux d'habits rudement arrachés

De l'arbre ruisselant, que le sang et la balle

Souillent de haut en bas sans aucun intervalle.

L'on aperçoit alors quitter les travailleurs,

Quatre soldats, bras nus, apprentis fossoyeurs,

Qui, soulevant du sol deux masses chancelantes,

La tête relevée et les jambes pendantes,

Rejoignent lentement la tombe, et dans un bout

Déchargent leur fardeau, le recouvrent… C'est tout.

Cependant, au milieu d'une humide cabane,

Comme on s'en souhaite au désert, à la savanne,

Les portes fermant mal, des vitres de papier

Aux carreaux, et, devant, un petit tulipier,

Mêlant au blanc muguet son étique feuillage ;

Où, sans dérangement, se livre à son ramage,

Chaque soir, le crapaud, solitaire par goût ;

Près d'un foyer sans flamme et d'un plat sans ragout ;

Près d'un buffet sans pain, d'une commode vide,

Pleurent, les pieds tout bleus, saignants, la bouche avide,

Sept orphelins… Voila votre œuvre, général,

Qui rendrez compte un jour de cet arrêt brutal !

Êtes vous père Oh ! non.

Mais quel est donc le crime

Que si cruellement ce jugement réprime ?

Voici les faits :

C'était aux premiers jours du mois

De Mai, ici bas, tout invite à la fois

Au travail, au repos comme à la rêverie,

Dans les bois en bourgeons, sur l'herbe refleurie.

Au milieu des senteurs des précoces lilas

L'on oublie un instant les maux dont on est las,

Les soucis du présent, et les peines passées ;

Et, tout est rose, alors : tempéraments, pensées ;

Et, tout est généreux et bon : esprit et corps ;

L'âme est rassérénée et les membres sont forts.

On ne voudrait pour rien écraser une mouche ;

Ainsi que la nature on renait, tout vous touche ;

L'on redevient enfant, et l'on va, radieux,

Le soir, s'infuser l'air, renouvelé, des cieux.

Au soleil du printemps tout proclame la vie ;

Dieu de tous les côtés à l'amour nous convie ;

Et devant ce tableau l'on se fait un remord

De songer quelquefois vaguement à la mort.

L'on veut vivre, et longtemps ! Retenant en séquestre

Les parques…, l'on voudrait l'éternité terrestre.

C'était par un beau soir de ces jours enchanteurs,

Au moment où les gens chez les cultivateurs,

Aux tins de l'Angélus abandonnent la plaine,

Détellent les chevaux et reprennent haleine.

Puis trempent dans la mare aux joncs gélatineux

Leurs bras noircis de sueur et leurs poignets poudreux,

Que se passa l'histoire en notre Normandie,

Si belle de tout point, quoiqu'on vilipendie

Parfois dans des écrits bien faux ses doigts crochus :

S'ils ont jamais régné, ces vices sont déchus.

Dans un chemin étroit, menant à la rivière,

Chère à l'horticulteur, chère à la lessivière,

Qui, d'Héricourt-en-Caux, sous le nom de Durdent,

Couvre tout le pays de son tissu d'argent

Jusqu'à la mer, l'on voit deux hommes bien paisibles

Descendre tristement, à pas presque insensibles,

Le coteau qui conduit au village en dessous,

Au milieu de ravins, de charmants casse-cous.

Ils causent du savon… du bois… de la farine,

Et de tout ce qu'il faut qu'un veuf emmagasine

Lorsqu'il a quatre enfants et que le temps sont durs,

Et qu'on est sans écus… Enfin, soyez-en surs,

Ces hommes que voilà n'ont point le cœur à rire ;

Ils ont perdu tous deux leur femme… et puis, le pire

C'est que, chez chacun d'eux, un couple de marmots,

S'agite constamment dans ses maigres maillots,

hélas ! la source maternelle

Cherchant, en vain, hélas ! la source maternelle

Dont la mort a tari la laiteuse mamelle.

Il faudra les nourrir au biberon. C'est cher ;

Et l'on a dépensé tout, au cours de l'hiver,

En eau-de-vie, pain, en viande, en chandelle,

Que sais-je ? sous ce toit que le destin harcelle,

Pour héberger six mois… ses futurs assassins !!!

Ils cheminaient ainsi, s'échangeant leurs desseins,

Se consolant entre eux. Un baume d'espérance

Venait de temps en temps adoucir leur souffrance.

Puis l'on arrive enfin au bas des longs coteaux,

Étreignant la vallée ainsi que deux étaux

De grands bois et de fleurs…, et l'on est au village,

Où trône du printemps le pompeux étalage :

Le ciel est bleu, la terre est verte et les ruisseaux,

Au grand jour comme à l'ombre, ont des reflets d'émaux.

C'était un lundi soir ; et, dans notre campagne,

Il arrive souvent que ce jour accompagne,

Comme les capucins qui s'en vont deux à deux,

Le dimanche de veille en ses repos et jeux.

Il en est à peu près de même en chaque ville.

La paresse est partout une plante fertile ;

Elle pousse en tout sol, sans culture et sans soins ;

Dans l'Univers entier répond à nos besoins

Très largement… et c'est pour moi si douce chose,

Qu'après n'avoir rien fait, du tout…, je me repose.

Vers la fin de ce jour, chaud, à ce qu'il paraît,

Les clients abondaient en chaque cabaret ;

Et parmi les buveurs de vin, de limonade,

Se trouvait par hasard un ancien camarade

De nos deux promeneurs, des garçons boulangers.

Ils avaient de longtemps cessé d'être étrangers

L'un à l'autre ; ils avaient, en leurs jours de misère,

Mangé le même pain sec et vidé leur verre

D'eau, tous les trois ensemble ; et comme on a bon cœur

Lorsqu'on est réuni par un commun malheur,

Ce que possédait l'un appartenait à l'autre ;

Chacun pour son ami vivait en bon apôtre.

On partageait le toit, les vivres et l'argent,

Et chacun de donner à l'autre était content.

Ces temps là ne sont point de ceux que l'on oublie,

Car mieux que le bonheur l'infortune nous lie.

Il les aperçoit donc ; il quitte le, café,

Et pensant que de soif on peut être étouffé :

— Ho ! n'allez pas si vite. On est bien fier, ma vieille,

Ou sourd tout comme pot...

L'autre entend à merveille,

Mais ne lui veut répondre, et, changeant de chemin,

Finit par lui crier .

— Je ne puis, mais demain

J'irai te voir au four.

Ce n'était point l'affaire

De l'ancien buveur d'eau qui s'attendait à faire

Au moins un pot de cidre avec ses compagnons,

Et, lâchant ses sabots et quelques mots grognons,

Il part pour rattraper ces deux… mauvaises têtes,

Ne pouvant s'empêcher de dire : sont ils bêtes !

Mais c'est la foi qui parle : il est si convaincu

Quo le monde est à lui quand il a bien vécu !

Et que l'on ne saurait sans extrême sottise

Avoir soif et deux sous ! Enfin il les baptise

De mille petits noms le calendrier

N'oserait recueillir sans se faire prier.

Il les rejoint pourtant au détour de la route :

— Prétendiez-vous, ainsi, me faire banqueroute

Et filer sans vouloir entendre mes raisons ?

Vous êtes pris, vilains, redescendez, causons.

— Mais je n'ai pas Io temps, demain, je te répète. .

— Demain ? ça ne prend pas ; flûte, tambour, trompette,

Je suis déjà trop las de courir après vous.

Oh ! de grâce, mon cher, aujourd'hui laisse nous,

Rejoindre posément chacun sa maisonnette,

Et retourne vider ta chope ou ta rincette.

— Pourquoi ?

— Pourquoi, tu dis ?

— mais oui, mon vieux, pourquoi ?

— Ah ! si je veux pas m'attabler avec toi,

C'est que, si je n'ai point égalé ma mémoire,

Notre habitude était autrefois de bien boire.

Quand on avait un franc ou deux dans le gousset,

C'était pour inonder notre vaste fosset.

C'est un tort qu'aujourd'hui tout chez moi reproche ;

J'ai l'estomac plus creux que ne le fut ta poche

En ses plus mauvais jours ; et, cela seulement,

Un peu de lait tout pur à ma pauvre marmaille ;

Car ma femme… tu sais…

— Oui, je sais.

-Je semaille

Depuis une quinzaine en frais d'enterrement,

Et de garde-malade et puis de traitement,

Tout le fond de mon sac. Cent deux francs vingt centimes

A payer ! pour cela mes fonds sont bien minimes :

J'ai cent sous ! Si tu crois que pour mes quatre enfants

Et mes créanciers ces fonds sont suffisants,

Je vais, j'entre avec toi ; nous viderons ensemble

Une bouteille ou deux ; réponds-moi, que t'en semble ?

— Je ne dis pas, mais quand l'on est dans la douleur,

Ce n'est qu'en oubliant qu'on se refait le cœur.

Et de suite, mon cher, je mets la martingale

A tes remords futurs ; viens, c'est moi qui régale.

Tout en philosophant, nos trois vieux compagnons

se trouvent transportés au milieu de canons,

Des tasses, de sirops, de cruches à gros ventre.

L'on s'assied sur un banc : et la bonne qui rentre

Couvre d'un plateau gras la table de sapin

Portant, quand l'estomac de chacun veut du pain,

Pour le creuser à fond, un bidon d'eau-de-vie ;

Et l'on boit plus qu'encore on n'a bu de sa vie .

Cependant dans un coin, pour prendre leurs ébats,

S'étalent pesamment cinq, six, sept, huit, soldats

Allemands ! — Vous savez ce que ce mot veut dire

A lui tout seul — D'abord il leur faut de la bire

(Nous disons bière en France) et dans des grogs au vin

Formidables, l'on voit, comme dans un ravin

S'entassent les cailloux après pluie et tonnerre,

Dégringoler un grand plat de pommes de terre ;

Et d'instant en instant, étuve de tabac,

Une bouche en baillant s’entrouvre et dit : cognac.

A travers la fumée, à la clarté blafarde

D'un quinquet vacillant, huileux, l'on se regarde

Du coin do l'œil ; les uns, le fusil dans les mains,

La tête appesantie et les cils incertains,

Les autres élevant et rabaissant leur verre,

Le front déjà moins triste. Et chaque pauvre père,

Oubliant un moment les pleurs do ses enfants,

Se forge une fortune et des jours triomphants.

On se bâtit alors des châteaux en Espagne ;

D'un galop furibond l'esprit bat la campagne ;

On est si convaincu que l'on croit que c'est fait : —

L'histoire de Perette et de son pot au lait.

Et l'on se quitte enfin l'âme mieux disposée

A dormir, car la tête est un peu reposée

Des douloureux aspects et des sombres tableaux,

Toujours aussi poignants et sans cesse nouveaux,

Que chacun en rentrant retrouve en sa chaumière,

Avec le premier deuil et la douleur première.

Et nos deux compagnons, échauffés à demi,

Serrent, disant : « bonsoir, » la main de leur ami.

Puis l'on s'en va.

La nuit de ce jour funéraire,

Deux soldats du café, près d'un bois solitaire,

Passaient, en regagnant leur plus proche quartier

Après avoir vidé le bouchon tout entier,

Ou peu s'en faut du moins. L'Allemagne était gaie,

Et ne regrettait point, ce semble, la monnaie

Qu'elle aurait pu donner pour s'amuser autant :

On était gai… gratis ; c'était le plus charmant.

Et l'on s'électrisait ; l'on parlait demoiselle ;

L'on grimpait en esprit au cou d'une donzelle,

Quand un baton au bout d'un bras bien vigoureux

Mit une fin précoce à ces rêves heureux.

Sur leurs dos trop douillets les coups, drus comme grêle,

Pleuvaient, et les deux corps, s'agitant pêle-mêle,

Finirent par tomber sur le fossé du bois,

Dont le sol retentit sourdement sous ce poids.

Par un sentier rapide, au milieu de la plaine,

Remontent lentement, ménageant leur haleine,

Nos deux veufs. Entendant les exotiques cris

Que poussent ces soldats — que l'on croirait surpris

Désagréablement, — tout à coup ils s'arrêtent,

Puis à porter secours vivement ils s'apprêtent,

S'approchent ; mais voyant ce que c'était, ma foi,

Ils tournent leurs talons :

— Mon ami, défends-toi,

Se disent-ils entre eux.

Et sur cette parole,

Qui n'est point l'effet d'une âme méchante ou molle,

Sur ce souhait humain, partant du fond du cœur,

Ils s'en vont, Cil pensant peut-être :

Grand malheur

Après tout !

— Et voilà ce dont ils sont coupables ;

Et ce que de leur vie ils paieront…

Faits palpables :

C'est que du guet-apens, le criminel auteur,

Du châtiment futur mesurant la hauteur,

De ces fauves Teutons fixé sur la manière

D'entendre raillerie, à travers la rivière,

Les prés à l'herbe haute et les bois bien obscurs,

S'est dirigé déjà vers des pays plus sûrs.

Et le héros de cette intrépide algarade

Est notre grand buveur, leur ancien camarade.

Mais, nos deux innocents, rentrés, eurent le tort

De jaser de la chose, aux voisins tout d'abord,

Puis à qui les voulut entendre ; et la semaine

N'était pas au jeudi que la Prusse, incertaine

Sur ces faits sans témoins, pendant un jour ou deux,

Avait déjà fixé le sort des malheureux.

— Ne se pouvait-on taire ? — Et qu'avaient-ils à craindre ?

En vain à s'éloigner voulût-on les contraindre :

— Qu'avons-nous, s'il vous plaît, fait de si criminel ?

Rien ; mais, allez-vous-en.

— Mais le sang paternel

Au pied de nos berceaux, tous les deux nous enchaîne ;

Que sur nous leur fureur barbare se déchaîne :

Nous prenons nos enfants chéris sur notre sein,

Et, qui nous veut toucher se nomme un assassin.

Il est d'ailleurs dit-on un Dieu pour l'innocence,

Là haut… et c'est ce qui de partir nous dispense ;

Nous restons.

— C'est un tort.

—Il se peut ; après tout,

Puisque nous n'avons pas frappé, pour un bon coup

De schlague imméritée on peut en être quitte.

Et mon devoir me dit : « Reste » — Je m'en acquitte.

Sans plus tarder, chacun retourne à son labeur,

Tranquillement : on est sans reproche et sans peur ;

Puis l'on travaille comme on ne l'a de l'année

Jamais fait ; on arrive au bout de la journée

L'esprit renouvelé, ne songeant plus à rien

De fâcheux ; on repose, on mange, on dort fort bien ;

Et tout ragaillardi l'on se lève à l'aurore

Pour regagner gaiement le four qui brûle encore.

L'on recommence à geindre, et les bras en ahan

Tombent avec la pâte au fond du pétrin :… han !

Et le grillon frileux, entre deux briques chaudes,

Chante béatement ses matinales laudes.

Mais le plein jour arrive, et, devant la maison,

Les moineaux babillards gazouillent à foison'

L'on porte tout fumant le pain par chaque rue.

Des soldats rassemblés la foule s'est accrue,

Et leur œil nonchalant semble moins endormi

Que de coutume ; on cause, on comprend à demi.

Enfin, vers le milieu de cette matinée,

(Que cette nation soit à jamais damnée)

Un noir flot d'Allemands sur le four déferla,

Et le chef en entrant dit :

— Boivin...

— Me voilà.

Ce fut tout.

Sous son toit, le second camarade

Travaillait, ne songeant plus à cette incartade,

La croyant oubliée aussi des conquérants.

Un groupe de soldats vint et forma les rangs.

Grandin s'approcha d'eux sur le bord de sa porte,

Demandant le pourquoi… ; sur un signe l'escorte,

Comme un serpent rapide, à son corps s'enroula,

Repoussant les enfants en larmes près de là ;

Et l'on reprit à pied le chemin de la ville,

Le vautour ramenant sa proie ; et, bien tranquille,

Chacun l'après midi parvint à la prison :

Les uns sont sans remords et l'autre a sa raison,

Puisqu'il n'a rien commis contre eux, de ne rien craindre,

Et, fut cette erreur, ne se croit trop à plaindre.

Bientôt, l'on connaîtra toute la vérité,

On lui rendra son toit avec sa liberté.

Qui sait ? peut-être un jour l'Allemagne confuse,

Sur le vrai criminel voyant qu'elle s'abuse,

Pour ce veuf malheureux, pour ce père indigent,

A titre de dommage enverra quelque argent.

Notre captif ainsi fort de son innocence,

Pensant : « ce n'est qu'un jour, » ne perd point l'espérance

D'aller le lendemain embrasser les petits,

Avec deux grands gâteaux : on a des appétits

Féroces, quand on est enfant, et qu'on ne mange

Pas toujours chaque fois que la faim vous démange.

Le pauvre homme en entrant, dans le même cachot,

De la même infortune ayant le même lot,

Trouve son compagnon meurtri, gisant à terre,

Attendant qu'on le traîne à leur conseil de guerre.

On les laisse tous deux une heure à l'abandon.

Seuls, enchaînés aux murs, tandis qu'un fort cordon

DE fantassins armés et de cavalerie

Retient au loin le flot de la foule attendrie,

Exaspérée ! Enfin la porte s'ouvre. Au loin,

Au milieu de dragons, la carabine au poing,

De cent casques pointus et de cent baïonnettes,

Et de soldats marchant sans tambours ni trompettes,

Sortent les doux martyrs, l'âme bien en repos,

Les poignets garottés et les bras sur le dos.

Au milieu d'un grand deuil et d'un profond silence,

Le couple infortuné péniblement s'avance,

Le front haut toutefois, et paraissant mener

Ceux qui vont de ce pas les faire condamner.

L'on pourrait voir alors en tête du cortège,

Qu'un bataillon entier sur tous les points protège,

Marcher gaillardement, sans l'appui d'aucun bras,

Les deux blessés du bois comme deux fier-à-bras.

L'orgueil s'épanouit sur leurs fades figures,

Et pour laver l'affront de leurs égratignures,

Le coupable échappant à son funèbre sort,

Ce sont deux innocents que l'on voue à la mort ;

Car on ne veut rien perdre, il faut que le sang coule.

Comme le vin chez nous la cruauté les saoule.

Mais bientôt, au milieu de la ville aux abois,

Apparait le cortège une seconde fois,

Les Allemands muets et le front impassible,

Comme s'il s'agissait de se rendre à la cible,

Ou d'aller parader aux pieds d'un général.

La foule devant eux a cet air sépulcral

Quo l'on prend malgré soi lorsque sur son passage

L'on croise un mort allant en son dernier voyage.

Entre quatre soldats, l'un et l'autre enchainés,

Chancèlent en riant nos deux infortunés :

Ils sont fous ! et dans leur cerveau fumant sans trêve,

La prison, les enfants, la mort… ce n'est qu'un rêve.

— De la prison pour nous… la mort a notre endroit ?

— Vous êtes innocents… On n'en a pas le droit.

Dans la prison première alors on les dépose,

Comme l'on jette un sac, un paquet, quelque chose

D'insensible et d'inerte ; et, chez le général,

Les chefs en fredonnant signent l'arrêt fatal.

Tandis que pour la Mort ces cannibales reitres

Travaillent à l'envi, dans le cachot, deux prêtres,

Au nom de Dieu le Fils, de crime convaincu,

Annoncent aux captifs qu'ils ont bientôt vécu

Et les petits… !

En vain leur langue foudroyée

Voulut-elle parler plus longtemps, mais broyée,

Elle reste soudain immobile, et les dents

S'entrechoquent en leurs saccadés mouvements.

— Tout est fini pour vous, et pour vous tout commence,

Dit le prêtre, ayez foi, là haut votre innocence…

— Et les…

— Allons, messieurs, glapit un lieutenant ;

Chaque prêtre aussitôt du bras le soutenant,

Chaque condamné sort et gagne la voiture,

Devant le peloton, attendant sa pâture ;

Vivant, chacun se couche en son noir corbillard !

— Et les chefs allemands fument à leur billard ! —

L'on rétablit les rangs, puis l'on forme l'escorte

Devant accompagner le fourgon qui transporte

Les deux grands criminels jusques au champ de mort,

Dont un poste nombreux interdit tout d'abord.

Le bataillon s'ébranle et l'on se met en route.

Et les petits enfants qui grignotent leur croute

De pain bis, sur le seuil terreux des tisserands,

Rentrent dans la chambrette, effarés et tremblants ;

S'accrochent aux jupons de leur bonne grand'mère,

Dont les cheveux tout blancs et le visage austère

Leur semblent un rempart à l'abri du danger,

Et pleurent quand on veut de là les déranger.

L'ouvrier tend l'oreille et retient sa navette,

Et par un œil de bœuf, gros et verdâtre, il guette

Ce qui peut aux petits causer tant de terreur.

Il voit bientôt la chose en toute son horreur.

Avec mille cahots, le noir cortège avance

Dans un chemin pierreux. La grand'mère s'élance

Vers la porte entr'ouverte et ferme la maison ;

Rassemble les enfants et leur dit la raison

Bien adoucie encor de tout ce bruit étrange.

Autour de ses genoux maigris elle, les range ;

Écarte de leur front les longs cheveux chatains ;

Guide le mouvement de leurs petites mains,

Traçant sur chacun d'eux, accroupis, immobiles,

Un grand signe de croix ; et ses deux bus débiles

retombent pesamment sur ses flancs décharnés.

Cependant, on arrive, et les deux condamnés,

Rapidement extraits du fourgon funéraire,

Sont acconduits devant le greffier commissaire,

Qui, palissant, leur lit le jugement de mort ;

Les abandonne au prêtre… Et, sur son dernier sort,

Chacun des malheureux pendant toute espérance,

Se prépare à mourir… comme l'on meurt en France.

Calmes, nos deux martyrs se livrent au bourreau.

Le chef exécuteur, la main gauche au fourreau,

Exécute un signal et…

ces deux hommes furent.

Sans larmes, sans remords, sans blasphème, ils moururent ;

Un seul cri souleva leurs poumons étouffants

Et fut leur dernier mot : du pain pour nos enfants.