Funérailles d’un Amour

By Auguste Brizeux

Written 1874-01-01 - 1874-01-01

DE vos jardins, signera,

Cette plainte coulera,

Aux vins de Chypre et d’Asie

Sur les myrtes adoucie.

Venise, ah ! tes grands revers

Assez troubleront mes vers :

Aujourd’hui mes pleurs à celle

Qui fut Venise la Belle,

La ville du carnaval

Et du luxe oriental

Quand sous les masques de soie

S’ébattaient amour et joie.

Tout finit ! hélas ! hélas !

Pour l’amour sonnons un glas.

Pour lui, mes sœurs et mes frères,

Tristement vidons nos verres.

Hélas ! j’ai vu, l’autre jour,

Conduire eu terre un Amour,

Un Amour mort de vieillesse :

Il avait trois ans, comtesse.

Vingt autres enfants, les fils

De la divine Cypris,

Roses ou blancs comme neige.

Formaient le gentil cortège,

Portant sur leurs fronts bouclés

Et de leurs bras potelés

Leur frère Amour, noble et sage

Comme n’en vit point notre âge.

Bouquets et rubans flétris

L’entouraient, tristes débris,

Dards émoussés par les âmes,

Arc brisé, torches sans flammes.

Puis des Amours à genoux.

Lisant de vieux billets doux,

Au passage de la bière

Semblaient dire leur prière.

Et ce n’étaient que sanglots,

Larmes coulant à longs flots

De ces bouches toutes rondes

Et de ces paupières blondes.

Un seul, railleur et narquois,

Disait, brisant son carquois :

« Lequel de nous le va suivre ?

Amour ne peut longtemps vivre. »

Aux jardins de la Brenta

Ainsi ma plainte éclata,

Non sans grâce tempérée

Par vous, ô liqueur dorée !

Puis ma voile, grand linceul,

Me ramena triste et seul :

Aux rencontres des gondoles

Plus de vives barcarolles ;

Mais l’aigre pleur des courlis

Du canal rasant les plis,

Ou la voix des sentinelles

Qui se répondent entre elles.

Tout est muet, tout est noir,

Comme au fond du désespoir :

Dans les palais, dans les âmes.

Plus d’amour ni plus de flammes.