Gabelle

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Or, les Canadiens ne font pas une lieue

Sans que leur caravane, à l'appel du signal,

N'emporte, de ses morts, la cendre fine et bleue,

En des cercueils taillés d'une peau d'orignal.

Les Tchinkitanéens — comme, sur d'autres plages,

On embaume les cœurs à qui le pleur se doit,

Conservent, en un coffre orné de coquillages,

La tête des parents : d'autres gardent un doigt.

Démocrite voyant sa sœur — il est au pire !

Redouter que sa mort ne la prive des jeux

De Cérès, fait venir un pain chaud qu'il respire,

Pour prolonger ses jours, et n'être point fâcheux.

Hérodote, ou Strabon, cite une terre aride

Où l'on égorge et mange un podagre plaintif.

D'autres brûlent les corps — ceux-là sont de Floride,

Des médecins : leur cendre est un préservatif.

Pharmacopoles et collèges d'ambubage

Sont dans le deuil et la tristesse ; et le choral

Des mimes, besaciers, bateleurs fait tapage :

Tigellius est mort, il était libéral !

Au-devant du cercueil orné de pierreries

On porte en simulacre une grande cité,

Dans l'Inde ; et près des pleurs le rire est excité

Par plusieurs baladins qui font des jongleries.

Philémon et Raucis sont deux tilleuls ; Pyrame

Est mûrier ; Hyacinthe est fleur comme Adonis ;

Cyparisse est cyprès ; Leucothoé, votre âme,

Héliotrope, tourne à des rayons bénis.

Les Platéens joignaient aux convois un bagage

De branches de lauriers, de myrtes, de cyprès,

Ailleurs, c'est un banquet : on s'arrête, on engage

Le mort ; — on recommence à le pleurer, après.

Les effrénés Chéfrens se font des pyramides

Que six cent mille bras sont vingt ans à bâtir ;

Mais, à la dernière heure, ils préfèrent, timides,

Un lieu secret d'où l'on ne puisse les sortir.

Aux Mariannes la mère dans la détresse

Met les cheveux du fils qui vient de s'endormir,

En collier à son col, et fait à cette tresse

Un nœud par chaque nuit qu'elle passe à gémir.

Notre rite assombrit ses habits à rencontre

Des Othaïtiens qui noircissent leur peau ;

L'un met sa chair en deuil, l'autre, la chair qu'on montre :

L'habit ; un, c'est le front ; un autre, le chapeau.

Le Perse tient un mort, pour noble, ou pour infâme,

Suivant qu'un chien le happe ou semble atermoyer.

Le Galate, durant dix jours, s'habille en femme

Pour montrer que ce sexe est bon à larmoyer.

A Créma, dans Crémasque, il est une chapelle

D'ossements, où l'on voit deux squelettes poupins.

Dans Évora, sur un autre, ces mots sont peints : «

Nous qui sommes des os, attendons qu'on vous pèle ! »

Tu mets dans la mosquée un cercueil, et tu brûles

Auprès, ô Musulman, les plus rares parfums,

Sur les plus beaux tapis. — Les femmes des Érules

Se pendent aux tombeaux de leurs époux défunts.

Par nos chemins de fer, un fourgon d'un vert terne

Voiture, de nos jours, le cadavre prévu

Où, de son bout de craie implacable et moderne

Imperturbablement la douane écrit : Vu !

« Vous n'avez rien à déclarer avant, les portes ? »

— « Pardon ! j'ai mes désirs évanouis au seuil

Du bonheur, mon amour défunt, mon cœur en deuil,

Mes rêves refoulés, mes espérances mortes ! »