Gare !

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

On a peur, tant elle est belle !

Fût-on don Juan ou Caton.

On la redoute rebelle ;

Tendre, que deviendrait-on ?

Elle est joyeuse et céleste !

Elle vient de ce Brésil

Si doré qu'il fait du reste

De l'univers un exil.

À quatorze ans épousée,

Et veuve au bout de dix mois.

Elle a toute la rosée

De l'aurore au fond des bois.

Elle est vierge ; à peine née.

Son mari fut un vieillard ;

Dieu brisa cet hyménée

De Trop tôt avec Trop tard.

Apprenez qu'elle se nomme

Doña Rosita Rosa ;

Dieu, la destinant à l'homme,

Aux anges la refusa.

Elle est ignorante et libre,

Et sa candeur la défend.

Elle a tout, accent qui vibre,

Chanson triste et rire enfant,

Tout, le caquet, le silence,

Ces petits pieds familiers

Créés pour l'invraisemblance

Des romans et des souliers,

Et cet air des jeunes Èves

Qu'on nommait jadis fripon,

Et le tourbillon des rêves

Dans les plis de son jupon.

Cet être qui nous attire,

Agnès cousine d'Hébé,

Enivrerait un satyre,

Et griserait un abbé.

Devant tant de beautés pures,

Devant tant de frais rayons,

La chair fait des conjectures

Et l'âme des visions.

Au temps présent l'eau saline,

La blanche écume des mers

S'appelle la mousseline ;

On voit Vénus à travers.

Le réel fait notre extase ;

Et nous serions plus épris

De voir Ninon sous la gaze

Que sous la vague Cypris.

Nous préférons la dentelle

Au flot diaphane et frais ;

Vénus n'est qu'une immortelle ;

Une femme, c'est plus près.

Celle-ci, vers nous conduite

Comme un ange retrouvé,

Semble à tous les cœurs la suite

De leur songe inachevé.

L'âme l'admire, enchantée

Par tout ce qu'a de charmant

La rêverie ajoutée

Au vague éblouissement.

Quel danger ! on la devine.

Un nimbe à ce front vermeil !

Belle, on la rêve divine,

Fleur, on la rêve soleil.

Elle est lumière, elle est onde,

On la contemple. On la croit

Reine et fée, et mer profonde

Pour les perles qu'on y voit.

Gare, Arthur ! gare, Clitandre !

Malheur à qui se mettait

À regarder d'un air tendre

Ce mystérieux attrait !

L'amour, où glissent les âmes,

Est un précipice ; on a

Le vertige au bord des femmes

Comme au penchant de l'Etna.

On rit d'abord. Quel doux rire !

Un jour, dans ce jeu charmant,

On s'aperçoit qu'on respire

Un peu moins facilement.

Ces feux-là troublent la tête.

L'imprudent qui s'y chauffait

S'éveille à moitié poète

Et stupide tout à fait.

Plus de joie. On est la chose

Des tourments et des amours.

Quoique le tyran soit rose,

L'esclavage est noir toujours.

On est jaloux ; travail rude !

On n'est plus libre et vivant,

Et l'on a l'inquiétude

D'une feuille dans le vent.

On la suit, pauvre jeune homme !

Sous prétexte qu'il faut bien

Qu'un astre ait un astronome

Et qu'une femme ait un chien.

On se pose en loup fidèle ;

On est bête, on s'en aigrit,

Tandis qu'un autre, auprès d'elle,

Aimant moins, a plus d'esprit.

Même aux bals et dans les fêtes,

On souffre, fût-on vainqueur ;

Et voilà comment sont faites

Les aventures du cœur.

Cette adolescente est sombre

À cause de ses quinze ans

Et de tout ce qu'on voit d'ombre

Dans ses beaux yeux innocents.

On donnerait un empire

Pour tous ces chastes appas ;

Elle est terrible ; et le pire,

C'est qu'elle n'y pense pas.