Garibaldi au fort de varignano

By Auguste-Louis-César Montagu

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Avec nous, Canzio, les soldats papalins

Jamais n'eussent osé, seuls, en venir aux mains.

Les Français étaient là. Dans toute cette affaire,

Tu le vois, il existe un étrange mystère.

Moi-même suis-je libre ? et n'entends-tu donc pas

Des chevaux retenir derrière nous le pas ?

Cette nuit cache encore quelque mésaventure :

Est-ce où je veux aller que va cette voiture ?…

Ah ! je te reconnais, sombre et triste donjon :

C'est toi, Varignano, naguère ma prison…

Après Aspromonte, coup fatal que la France

Sans égard a frappé sur notre humble puissance,

J'allais nous venger… Non ! un nouvel attentat

Vient encore avilir notre si faible État.

L'étranger, au profit seul de l'idolâtrie,

A blessé pour toujours l'honneur de la patrie :

Mon pays n'est plus libre. Acceptez cet affront,

Vous qui ne sentez pas se rougir votre front :

Quant à moi, non, jamais ! l'honneur avant la vie :

J'ai rempli mon devoir et ma tâche est finie.

Dors, mon pauvre pays, dans la servilité ;

c'est la rôle qui sied à ton humilité :

Dors en paix ! moi, je pars ! oui, je pars et te laisse

Te courier, t'amoindrir sous le joug qui t'oppresse.

je ne te croyais pas si plat. Vite ! à genoux,

Poltron, et dis : Saint Père, intercédez pour nous !

— Oui, mon petit enfant ; mais, répondra le pape,

Rentre au bercail de peur que le démon te happe.

— Petit enfant, bambin, ô peuple, ainsi traité,

Tu mérites ton sort ! pleure et sois fouetté

Oui, fouetté, bambin, coiffé d'un bonnet d'âne :

Qu'il te sied, ce bonnet ! vois ! l'Europe ricane.

Adieu ! je vais au loin, j'ai honte ici. Mais, toi,

Lâche peuple romain, garde ton pape-roi ;

Croupis dans l'ignorance : Ainsi soit-il ! En somme,

L'esclavage te plaît, oui, donc tu n'es plus homme.

J'ai honte ici, partons ! qu'un navire au plus tôt

M'enlève et me dépose au Texas, c'est mon lot,

A moi, Garibaldi, donateur d'un royaume,

D'aller chez l'étranger me faire un toit de chaume

Pour y vivre, y mourir au moins en liberté

Sans entendre jamais parler de papauté.

J'approche du rivage… un peu mieux je respire…

Quelques instants encor, je suis sur un navire

Et vogue au loin… pourquoi restes-tu là, cocher ?

Qu'est-ce qui te retient au pied de ce rocher ?

Je vois !… le pont-levis s'abat… la porte grince…

Je suis captif ! captif par les ordres d'un prince,

Non pas le galant homme, un autre… vous savez.

Nous entrons, c'en est fait ! — Général, descendez,

Dit tout bas une voix de douleur oppressée :

Je remplis un devoir dont mon âme est blessée ;

Devoir bien douloureux que, soldat, je subis,

Mais que, du fond du cœur, citoyen, je maudis.

Car l'Europe et le monde ont pleine connaissance

Que l'État vous doit tout, même son existence !

Dans Rome délivrée un beau jour, général,

Fiers, nous vous conduirons sur un char triomphal.

Vous serez dictateur ! au revoir devant Rome !

— A la bonne heure ! au moins celui-ci c'est un homme.

Si j'avais sous la main tous ces officiers-là,

Rome serait à nous, malgré notre papa.

L'obstacle, c'est un homme, un homme passe vite…

Aujourd'hui, prisonnier, entrons dans notre gîte.

Mon pays n'est plus libre ; il faut courber le front,

Et sous les gros verrous dévorer notre affront…

Et quoi ! pauvre Italie, un homme est donc ton maître ?

Par son ordre je suis, moi, traité comme un traître :

En effet, j'ai voulu, les armes à la main,

Rendre à mon cher pays le pouvoir souverain,

Usurpé par autrui, donc, je suis un coupable.

Ainsi je le serai jusqu'à l'heure équitable

Où mon pays sauvé rentrera dans ses droits.

Aujourd'hui, du malheur il faut subir les lois…

— Père, dit Canzio, reposez-vous une heure :

Bientôt nous quitterons cette sombre demeure.

— Non, mon fils, ne te fais aucune illusion

Sur les réalités de ma position.

L'Italie obéit ; tu le vois bien, ton père

Est prisonnier d'État, la chose est assez claire.

Eh bien, c'est pour longtemps. Cela ne me fait rien.

Mais, le malheur réel, c'est l'injuste maintien

Du joug de ce tyran qui maudit l'Italie,

Qui déchire son sein, qui dévore sa vie ;

Maître pernicieux que tous nous haïssons,

Qu'il faut encor subir et que nous subissons,

La rage dans le cœur, le front dans la poussière,

Nous, peuple italien, devant l'Europe entière.

Et tout cela, grand Dieu, dans l'intérêt de qui ?

D'un étranger qui voit sans le moindre souci

Un peuple grand et fier, depuis mille ans victime,

S'épuiser pour unir, par un effort sublime,

En corps de nation ses membres dispersés,

Que des papes la main a jadis dépecés ;

D'un étranger qui volt tomber d'un trône un prêtre

Et vient dire : veto ! comme ferait un maître.

Un maître ?… pourquoi donc ?… Comme étant lé plus fort ?

En ce cas, plus de droit : le faible a toujours tort,

Et nous sommes hélas ! sous l'ancien régime ;

Le bon vieux temps, quel temps ! un effroyable abîme,

Rêve des cœurs pourris, rêve où prêtre et baron

Gouvernent les manants à grands coups de bâton.

Impossible, aujourd'hui cet extravagant rêve

Contre lequel partout le droît humain se lève,

Criant haut, criant fort : Fini ! honte à jamais

A votre bon vieux temps si chargé de forfaits.

Laissons ce rêve aux sots, c'est un bel héritage

Que la foi seule engendre et leur lègue en partage.

Jouissez-en, niais. Quant à nous,raisonnons,

En braves, c'est permis, et non pas en poltrons :

Eh bien, si l'Italie avec moi conjurée

Sur mes pas triomphants dans Rome fut entrée ;

Si le pape, embarqué sur un fin bâtiment,

Avait été conduit en France en ce moment,

Non ! jamais l'étranger, jamais, je l'en défie,

N'eût osé pour ce fait envahir l’Italie.

Donc, tout était fini : c'est clair comme le jour.

Mais, ô malheur ! le roi, mal guidé par la cour,

A faibli, s'est troublé juste au moment suprême.

J'en ai honte pour lui ; car, c'est bien vrai, je l'aime.

Victor-Emmanuel est un vaillant soldat,

Mais, entre nous soit dit, un pauvre homme d'État.

Oui, sa cour répétait : Sire, pas d'imprudence !

Car, aujourd'hui, l'Autriche est unie à la France.

Le roi l'a cru, sans voir qu'une fausse lueur

Émanait seulement d'un accord sans valeur.

Mais admettons, le fait, est-ce que l'Angleterre,

La Russie et la Prusse ont promis de sa taire

Si Napoléon trois, dans un but personnel,

Immolait l'Italie au pouvoir temporel ?

Allons donc ! c'est absurde, absurde à faire rire.

Quand on croit cela, prince, on se fait interdire.

Pouvoir oblige ! il faut une capacité,

Sans quoi le peuple dit : A bas la Majesté !

Sire, votre besogne est vraiment trop mal faite :

Allez planter des choux, prenez votre retraite.

Vous ne voyez plus goutte alors qu'il faut voir clair :

Vous dites, à l'aspect d'un fugitif éclair :

C'est l'ouragan, il va fondre sur notre tête ;

Couchons-nous à plat ventre, évitons la tempête !

— Non ! prosternez-vous seul, répond le peuple-roi ;

Je resterai debout, car je n'ai pas peur, moi !

Ne suis-je pas un peuple illustre dans l'histoire,

Dont les hauts faits nombreux étincellent de gloire ?

Je fus mis en lambeaux. Alors la papauté

De mon cœur languissant fit sa propriété ;

Quoique flétri, ce cœur n'a pas cessé de vivre :

Le besoin de l'avoir rend notre Italie ivre :

Voyez ces soubresauts ! le pays veut son cœur.

Il le lui faut de suite, ou bien un grand malheur ;

Sire, fondra sur nous et sur le diadème.

Sachez-le : l'Italie aura son cœur quand même,

Oui, quand même il faudrait mourir en le prenant.

Des peuples ont péri pour leurs droits combattant ;

Les citoyens partout meurent pour la patrie :

L'honneur est un besoin qui s'impose à la vie,

Et quand on l'a perdu, homme ou bien nation,

On n'est plus qu'un cadavre en putréfaction.

Vous l'avez oublié ! Sire, pouvoir oblige :

Il fallait d'un seul coup trancher ce grand litige ;

De Rome s'emparer sans hésitation ;

Dire à l'Europe émue : Émancipation !

A son tour le maudit a le droit de maudire.

Mais je ne maudis pas et je me borne à dire :

Vous, excommuniés et livrés à Satan

Par un prêtre insensé, du monde le tyran,

Aidez-moi tous les trois, gouvernement de Prusse,

Gouvernement anglais et gouvernement russe.

Aidez-moi sans retard ; accordez votre appui

Au monarque opprimé, qui l'invoque aujourd'hui :

Aidez-moi vaillamment à résister à l'homme

Qui voudrait empêcher mon peuple d'avoir Rome ;

Rome à qui nous devons notre illustration,

Rome antique berceau de notre nation.

Rome de l'Italie unique capitale,

Rome, Rome sans quoi l'étranger nous ravale

Devant l'Europe entière, en nous dictant des lois

Au nom d'un dur traité, qui nous ravit nos droits.

Si ma voix parmi vous s'éteint dans le silence,

Si la raison d'État répond : indifférence !

Alors mon peuple et moi saurons qu'il faut subir

Notre cruel destin et vaincre ou bien mourir.

Si vous aviez parlé noblement de la sorte,

Votre voix n'eût jamais, sire, été lettre morte.

Vous ne l'avez pas fait, donc vous avez eu peur :

C'est pourquoi l'étranger nous a ravi l'honneur.

Le coup a porté droit, droit sur votre personne,

Et de honte a marqué votre jeune couronne.

Malheur à vous ! sire. Ayant la liberté,

Vous avez pris le joug de la servilité.

Portez-le donc tout seul ; je veux l'indépendance.

Libre à vous d'être aussi le préfet de la France,

Comme naguère était feu Maximilien :

Sire, vivez heureux dans ce fatal lien.

Quant à moi, peuple libre, imitant le Mexique,

Pour l'honneur, s'il le faut, j'aurai la République.

Voilà du peuple-roi, sire, le jugement,

Il est dur de l'entendre énoncer si crûment.

J'en conviens : mais plus dur il serait pour nous, sire,

Après ce déshonneur, de ne pouvoir rien dire.

Hommes, nous parlerons ; c'est le premier des droits :

Nous parlerons toujours, mais en termes courtois :

Pour nous, c'est un devoir ; car la grossière injure

Est un signe certain de conscience impure.

La nôtre est ferme et droite ; on le sait, je me tais :

Personne, parmi nous, ne le niera jamais.

Quand donc nous parlons haut, c'est que la conscience

Rudement nous oblige à rompre le silence.

Oui ! nous obéissons : pourquoi lui résister ?

C'est le souverain juge, il faut le respecter.

Chez moi, ce juge intègre est toujours équitable ;

Car aucun préjugé, d'une valeur notable,

Dans sa libre action ne gêne mon esprit :

Mon jugement est bon, n'étant pas circonscrit

Dans un ordre de faits déterminés d'avance,

Et toujours imposés à l'aveugle croyance.

C'est pourquoi, m'exprimant devant l'humanité,

J'affirme que ma bouche a dit la vérité.

Vérité ! que ce mot de souvenirs fait naître !

Et quels rapprochements !… Caïphe était grand-prêtre ;

Ponce-Pilate, lui, simple procurateur

De Tibère, un renard qui se fit empereur.

Un homme alors frappait des coups de sa parole,

Emportant le morceau, la judaïque école,

Et traitait ses suppôts de sépulcres blanchis,

Bien propres au dehors, mais d'ossements remplis.

Jésus disait encore : O race de vipère,

Quand donc cesserez-vous de nuire à Dieu, mon père ?

C'est la première place en tout lieu qu'il vous faut ;

Si vous ne l'avez pas, vous dites aussitôt :

Dieu n'est pas respecté, car on fait tort aux prêtres.

Insensés ! vous voulez qu'on vous appelle maîtres,

Oubliant que ce nom n'appartient qu'à-Dieu seul :

Vivants, vous êtes morts ; couvrez-vous d'un linceul.

Je l'ai dit : de péchés le Sanhédrin fourmille ;

Un chameau passerait par le trou d'une aiguille,

Plutôt que n'entrerait un de vous dans le ciel :

Vous avez le cœur plein, non d'amour, mais de fiel.

Et quand dernier jour l'un de vous criera : Père !

Sauvez-moi ! Dieu dira : Trop tard, au feu, vipère !

C'est dur. Mais si ma voix un instant se taisait,

Vraiment, je vous le dis, la pierre parlerait.

Prenant cela pour lui, Caïphe, le pontife,

Un prêtre aime toujours à faire le calife,

Se dit : mettons un terme au délire effréné

De ce réformateur à nous nuire acharné.

Ce qui fut dit, fut fait : saisi par la police,

Le Juste est condamné : c'est le dernier supplice,

C'est la mort sur la croix que mérite Jésus.

Les morts, se disait-on, les morts ne parlent plus.

Ainsi pensait Caïphe ; et, dans cette croyance,

Il voulait que Pilate approuvât la sentence.

Celui-ci dit : — Jésus n'aura pas un tel sort ;

Cet homme n'a rien fait pour mériter la mort.

— Il mourra ! dit le Juif, cet homme qui blasphème

En nous disant : Je suis le fils du Dieu suprême.

— Si cela n'est pas vrai, ce Dieu le punira :

Pilate d'un vain mot point ne se troublera.

— Notre loi, dit le Juif, le condamne au supplice.

— Je ne fais aucun cas, moi, de votre justice.

— Cet homme est criminel ; car il se dit aussi,

Et de cela je crois que vous aurez souci,

Il se dit notre roi, voulant par là sans doute

Faire injure à César que le monde redoute.

Mais nous ne voulons pas qu'il appelle sur nous

De César irrité le très-juste courroux.

Si vous le délivrez, vous offensez Tibère :

Cet acte, pensez-y, serait bien, téméraire !

Écoutez !… tout ce bruit, du peuple c'est la voix.

— Que dit-il donc ? — Il dit : Mettez Jésus en croix !

Si Pilate délivre un si criminel homme,

Il sera l'ennemi de César et de Rome.

— C'est ce qu'il dit ? — Oui ! — Soit ! je m'en lave les mains ;

Car la mort de ce Juif ne fait rien aux Romains.

Emmenez-le bien vite ; à tort je l'abandonne,

Car je sens du respect pour sa noble personne.

Canzio ! — Père ? — Eh bien, vois-tu ce gouverneur

Dont la vertu chancelle au nom de l'empereur ?

Et qui livre le Juste aux passions d'un prêtre,

Voulant, dans la Judée, aussi faire le maître ;

Vois-tu Pilate ?… à qui paraît-il ressembler ?

— A quelqu'un de manière à me faire trembler.

Ce qui frappe encor plus, c'est l'autre ressemblance :

Les deux pontifes-rois, immolant l'innocence

A leurs vils intérêts, nommés gloire de Dieu.

— Canzio, tu le sais, on le fait en tout lieu ;

Et de tout temps, mon fils, le prêtre agit de même.

Si quelqu'un le reprend, il répond : anathème !

Et, sans remords, le livre à l'instant au bourreau,

Quand même ce serait un Jésus un agneau,

Voilà le prêtre-roi : c'est l'ennemi des hommes,

C'est l'ennemi de Dieu, donc, tous, tant que nous sommes,

Nous devons sans repos l'attaquer par devoir.

J'entends du bruit… des voix lointaines… allons voir !…

Il fait jour… ah ! tant mieux. Je vois là-bas du monde…

Et du peuple j'entends aussi la voix profonde.

— Oui, père, et cette voix ne dit pas aujourd'hui :

Crucifiez cet homme, il nous a beaucoup nui ;

Elle dit le grand nom que vous pouvez entendre

Vive Garibaldi ! — Mon fils, il faut te rendre

Auprès du peuple et dire : Amis, pleurons, pleurons !

Les généreux sont morts !… avec eux nous perdons

L'honneur national, gloire de la patrie,

Gloire par l'étranger en ce moment flétrie.

Pleurons et taisons-nous. Les généreux sont morts !

Plus de cris joyeux, non ! mais toujours des remords ;

Des remords jour et nuit, c'est ce qu'il faut leur dire.

Oui, taisons-nous, amis ! car où l'honneur expire

Là naît la tyrannie et l'homme n'est plus rien :

Fatale alternative ! esclave ou citoyen.

Il fallait mieux choisir, peuple ; mais ta faiblesse

Cause en ce dur moment notre horrible détresse :

Tremble pour l'avenir ! adieu ! nous partirons

Pour un libre pays dès que nous le pourrons.

Va leur dire cela : que l'Italie entende !

Oser à mon pays faire une réprimande :

Du respect que je dois, peuple, à ta Majesté

M'écarter, même au nom du droit de vérité,

Est un tort envers toi dont vite je m'accuse :

Pardonne à mon ardeur et reçois mon excuse,

Tu fus trompé sans doute, ô peuple italien !

L'étranger, sans cela, n'eût pas ravi ton bien.

Rome, objet d'un amour qui ne surprend personne ;

Rome, emblème vivant, notre illustre matrone,

Qui fait battre nos cœurs en marchant au trépas,

Nous serions à tes pieds, tu serais dans nos bras !…

Eh bien ! non, non, défaite !… à d'autres la victoire !

A nous, la mort, les pleurs et le calice à boire.

Te voilà, Canzio ! — Mon père, écoutez-moi :

Le peuple italien se confiait au roi ;

Victor avait promis, sur l'honneur, à Florence,

D'entrer en même temps à Rome que la France.

Mais l'étranger a dit : Moi je vous le défends !

Je veux que mes soldats chassent seuls ces brigands

Dont vous voulez à tort vous faire le complice.

Et le roi, dans son trouble a bu l'amer calice,

D'où la honte coulait clairement à plein bord.

Le peuple n'a su rien ; il n'a donc aucun tort :

Et ce n'est qu'en voyant notre roi ne rien faire,

Que te peuple comprit l'énigme de l'affaire.

Tout s'explique à présent : la honte, on la connaît.

— Eh bien ! cher Canzio, ton père s'en doutait :

Car, il disait, tout bas durant ta courte absence :

Le peuple n'a jamais pareille défaillance,

J'entends un peuple libre et digne de ce nom,

Car un peuple servile est mou comme un mouton :

Nous n'en sommes pas là. Non, jamais l'Italie

Ne pourra supporter qu'un maître l'humilie.

Ce que tu viens de dire a soulagé mon cœur :

Le peuple est innocent, moins grand est le malheur.

Va reposer, mon fils ; tu le pourras, j'espère.

— Non, je reste avec vous ; permettez-le, mon père.

— Soit ! tu m'écouteras : j'ai besoin de parler :

De sang-froid, au public je veux en appeler.

L'Italie aurait-elle, en effet, le vertige,

Comme on le dit ? Voyons ! L'objet du grand litige,

Rome, qui doit l'avoir ? telle est la question.

Moi, je dis, je soutiens que c'est ma nation.

La preuve, la voici : Rome engendra l'empire,

Cet empire romain que l'univers admire,

Dont rien n'égale encor la suprême grandeur,

Le génie imposant, inspiré par l'honneur ;

Rome sanctifia le nom de république,

En dotant le droit, le droit civique,

Qui seul ennoblit l'homme, abaisse les tyrans,

Et ravale ces loups, qui déciment nos rangs,

Au dernier échelon de la bassesse humaine.

Eh bien, au lieu du droit, Rome porte une chaîne,

Qui naguère pesait de tout son poids sur nous,

Qui flétrit notre honneur et nous rend, hélas ! fous.

Rome, sans droits, et Rome, escale du papisme,

Ce petit avorton du monstrueux bouddhisme,

Quel avilissement et qu'elle abjection

Pour un peuple qui veut être une nation !

Et l'Europe voudrait que la jeune Italie

Devant un pareil fait s'abaisse, s'humilie ?

Non ! car l'Europe aurait alors perdu l'esprit.

Mais l'Europe raisonne et partout elle dit :

Rome, mère du droit, n'en peut être privée ;

De sa chute il faut donc qu'elle soit relevée :

Qui la relèvera, si ce ne sont ses fils ?

Généreux combattants qui se donnent gratis,

Et dont le cœur brûlant d'amour pour la patrie,

Leur inspire, c'est beau ! d'accomplir l'œuvre pie,

Si digne à tous égards des Romains du vieux temps,

Ces nobles citoyens, morts depuis deux mille ans.

Oui ! voilà ce que dit l'Europe intelligente.

Elle a raison. C'est donc une chose blessante

Que la mère du droit soit, en effet, sans droit.

Ah ! quelle absurdité ! L'esprit le plus étroit,

Le plus obtus ne peut, vraiment, jamais admettre

Que Rome doive encor ramper aux pieds d'un maître.

Puisque c'est un devoir pour nous de l'affranchir,

C'est à nous qu'elle doit enfin appartenir ;

Et Rome ayant un nom que nul autre n'égale,

A pour devoir aussi d'être une capitale.

Un fait, outre cela, tranche la question,

Nous force de hâter cette solution :

Et, ce fait, le voici : Rome aux mains du papisme,

C'est le giron où naît, où vit le despotisme,

Monstre vivant de crime et caché sous l'autel,

Repaire ensanglanté du droit surnaturel.

Voilà ce qu'aujourd'hui, sous nos yeux, Rome engendre,

Pour, à grands flots, sur nous, affranchis, le répandre.

Dans l'espoir que le ciel, secondant son effort,

A la libre Italie imposera la mort.

Du papisme insensé voilà donc la prière,

C'est de voir l'Italie son heure dernière.

Mille ans sont écoulés depuis que ce pouvoir,

Tombé du ciel, voulut sur la terre s'asseoir :

Et l'Italie alors, ainsi qu'aujourd'hui même,

Paya bien cher les frais du fatal diadème.

Un florissant royaume en ce temps existait :

Un prêtre ambitieux à regret le voyait.

Les Francs sont appelés et Didier perd la vie,

Par Charles immolé sous les murs de Pavie.

Le pape est satisfait, Charles devient un saint,

Et le progrès moral dans mon pays s'éteint.

Résultat désiré : la foi vit d'ignorance.

L'Italie, aujourd'hui, déjà règne à Florence ;

Mais Rome manque encor à l'empire romain.

— Il ne l'aura jamais ! je le tiens dans ma main ;

Nul ne peut l'en tirer sans détruire l'Église,

A qui Rome appartient étant de bonne prise ;

Non ! il ne l'aura pas, il ne l'aura jamais !

Dit le pape : au besoin, j'appelle les Français.

Et comme son aïeul, le Franc, à ma parole,

Le bon soldat français vite à mon secours vole.

— Oui ! c'est bien vrai, pontife, à vous la force. Soit !

C'est la part de César. Mais force n'est pas droit.

Et, d'ailleurs, quelle force ! une force étrangère :

Ce dont l'homme est honteux juste en pareille affaire.

Or, pour vous, prêtre-roi, ce n'est rien que l'honneur :

L'intérêt de l'Église absorbe votre cœur.

Qu'est-ce donc que l'Église ? Ah ! je vais vous le dire.

Mais avant concluons, ou l'argument expire :

Donc, clair comme le jour, le pouvoir papalin

N'étant, ne pouvant être un empire romain,

J'ai le droit de lui dire : Allez dans l'autre monde,

Au delà des soleils, dans une nuit profonde,

Allez dormir en paix dans votre paradis ;

Et laissez-nous la terre, à nous, pauvres maudits ;

Laissez-nous notre terre, oui ! surtout notre Rome

Que point ne vous donna Jésus, le fils de l'homme.

Nos titres, les voilà : cherchez-en de meilleurs ;

Vous chercherez en vain soit ici, soit ailleurs,

Vous n'en trouverez point qui détruisent les nôtres.

O papisme ! à côté, daignez mettre les vôtres.

Des flots tumultueux de barbares errants,

Descendus de l'Asie, en ce malheureux temps,

Sur l'empire romain promenaient le carnage :

Dans ce mélange impur naquit le moyen âge,

Époque si fatale au culte de l'esprit,

Époque où la raison dans les fers s'amoindrit,

Époque d'attentats sur la personne humaine,

Par la force jetée à l'ivresse malsaine.

Alors, sous les débris de l'antique cité,

S'enterra pour longtemps la sainte liberté :

Et l'homme abatardi, silencieux, muet,

Ne fut plus citoyen, mais un humble sujet.

Dans cette eau sale et trouble on vit partout le prêtre

Puiser un grand pouvoir et s'ériger en maître.

Ce pouvoir fut parfois employé pour le bien,

Et les peuples conquis s'en firent le soutien.

C'est bien vrai, mais pourquoi ? Parce que la puissance

Au lieu d'être équité n'était que violence ;

Qu'aucun ordre civil en ce temps n'existait ;

Que partout un tyran à des sujets parlait.

Alors, on le conçoit, la menace d'un prêtre

Pouvait intimider un si coupable maître,

Plus ignorant encor qu'il n'était criminel.

Dans ce fumier naquit le duvet temporel

Où l'Église dormit dix siècles avec joie :

Les papes les premiers entrèrent dans la voie.

Pépin, pour obtenir une approbation

Qui pût légitimer son usurpation,

Offre au pape les droits seigneuriaux de Rome ;

Étienne accepte donc comme eût fait tout autre homme.

Ce trône était petit : un siège suzerain,

Plus tard il grandira pour être souverain ;

Et le moyen honteux qui lui donna naissance

De nouveau va servir à sa lente croissance.

Du pouvoir temporel voilà l'extraction :

C'est de Pépin le Bref une donation.

Le beau titre, en effet ; qu'elle sainte origine !

Dévots, où voyez-vous la sanction divine ?

Et le doigt du bon Dieu ? Pépin, le donateur,

Est positivement un prince usurpateur,

Marchant droit à son but en fondant sa puissance

Sur le pouvoir moral d'une haute influence.

Le pontife, à son tour, oubliant son devoir,

Désirait posséder le souverain pouvoir.

Chacun suivait ainsi, sans se porter ombrage,

Un chemin conduisant à son propre avantage.

De là le bon accord entre les deux larrons,

Accord qui divisa l'Italie en tronçons.

Et, dix siècles durant, l'empêcha de renaître.

Ce crime détestable enfin doit disparaître :

Le cri de la raison dans le monde éclairé

S'est en faveur du droit hautement déclaré ;

Et le droit évident, c'est Rome, sans rivale,

D'Italie acclamée unique capitale.

Votre titre, le voilà : une donation

Pure et simple, en retour de votre sanction,

Octroyée en faveur d'un rebelle, d'un traître,

Ah ! quel joli cadeau pour vous, un humble prêtre

Quel cadeau plein d'attraits que les droits du seigneur !

Comme au crucifié ce cadeau fait honneur !

Et que dirait Jésus, s'il voyait du Calvaire,

La pourpre sur le dos de Simon, son vicaire ?

Il dirait : C'est plaisant ! Quoi ! l'homme qui devait,

Quand sur sa sainte joue une main frapperait,

Offrir sans murmurer l'autre joue à l'injure,

Let homme-là se fait le vassal d'un parjure ;

Devient prince du monde et s'assied sans rougir

Au banquet que Satan, joyeux, lui vient offrir ?

C'est impossible ! Eh bien ! oui, l'impossible existe :

Depuis mille ans déjà la papauté subsiste.

Et si le doux Jésus, par amour du bon Dieu,

Voulait encore chasser ce marchand du saint lieu,

Le doux Jésus serait coffré par la police,

Au nom du pape-roi, comme étant mon complice.

Ainsi Jésus serait un garibaldien :

Donc, plus qu'un pape-roi, c'est moi qui suis chrétien.

— Oui ! ce coup portera ; c'est un coup de massue

Tombant ferme et d'aplomb sur une tête nue :

Celui qui le reçoit un coup de mort.

Jésus notre complice est un mot juste et fort :

Oui, c'est la vérité, dite par le génie,

Une force d'esprit que nul vous dénie,

Vous montre dans les faits d'étonnantes clartés,

Dont les rayons, partout, vivement projetés,

Vont dessiller les yeux ébahis de surprise :

C'est l'état où me met l'histoire de l’Église.

— Eh bien ! mon cher enfant, cette donation

Par laquelle le papisme est en possession

De Rome, notre mère et notre capitale,

On ne lui donne plus une valeur légale.

Sais-tu pourquoi ? — Non, père. — Apprends donc que ce droit

Des embarras présents serait un grand surcroît.

Voici comment : pour être un légal donataire,

Il faut un donateur dûment propriétaire.

Donc, si le droit du pape est réellement bon,

Meilleur serait celui de Henri de Bourbon,

Légitime héritier de dernier roi de France.

Or, pourquoi, quand ce droit est en pleine souffrance,

Son défenseur légal, le pape, est-il muet ?

Pour n'avoir pas, c'est clair, à traiter ce sujet :

Sujet tout hérissé de cruelles épines,

Où raison, foi, vertu, droit tombent en ruines :

Folle cacophonie ! étrange imbroglio !

Rien de pareil au monde, ô mon cher Canzio.

Écoute ! le papisme est l'ancien régime ;

Ce régime n'est plus en France légitime ;

N'engendrant, selon lui, que des actes mauvais.

Cependant, menacé de perdre sa puissance,

Il dit au niveau droit qui gouverne la France :

Sauvez-moi ! c'en est fait, je descendes au tombeau…

En retour, je voudrais te livrer au bourreau !

Des faits présents voilà la logique baroque.

C'est donc pour éviter ce lucide colloque,

Qui révolte l'honneur, la raison, l'équité,

Que Pépin et son droit sont laissés de côté.

Que vous connaissez bien cette honteuse affaire !

Où l'astuce et le crime, accouplés, font la paire.

Voilà Rome : l'astuce et le crime accouplés ;

A rompre ce faisceau nous sommes appelés.

— Nous le pouvions hier. Aujourd'hui, ton vieux père

Est mis sous les verrous par la force étrangère.

Notre désastre est grand : les généreux sont morts :

Le roi nous abandonne ; à lui seul le remords.

Mais à nous les pleurs, pleurs qui brisent l'existence,

Et font de notre vie une horrible souffrance.

Ah ! que c'est dur !… mon fils, eh bien ! je te disais

Que le pape maudit le nouveau droit français,

Puis, invoque à grands cris les forces de l'empire ;

Mais, pour dissimuler ce tour qui ferait rire,

Le pape ne dit point qu'il fut jadis vassal,

Et ne réclame rien de son droit féodal.

Il s'en tient au fait seul et d'un ton énergique,

Il dit : Rome appartient au monde catholique.

L'Église entière veut le maintien de ce fait :

Son chef doit être roi, c'est son état parfait.

Pas de milieu possible entre Rome et Byzance :

Pour tout dire un chef doit avoir toute puissance :

Un sujet ne peut pas s'exprimer librement,

Il doit du roi, son maître, obtenir l'agrément.

C'est une servitude ignoble, abominable :

Mes fidèles enfants la jugent détestable :

Moi, je pense de même. Ainsi, nulle raison

N'exige qu'il soit fait de Rome l'abandon.

Si tous les mécréants, unis contre l'Église,

Veulent ravir mon bien par force ou par surprise,

J'en appelle à mes fils ; en France ils sont nombreux

Et portent sur l'empire un regard ombrageux.

En leur disant tout bas : Je sais votre espérance,

Elle est aussi la mienne au sein de la souffrance.

Si le démon triomphe à nos communs dépens,

Sachez-le, c'en est fait du bon droit pour longtemps :

Ne laissez pas flétrir l'Église, votre mère,

La source de tout bien. et l'espoir de la terre :

L’Église humiliée ! Ah ! pour vous quel remords.

Non, ce ne sera pas. Unissons nos efforts :

Pas de division en ce moment suprême ;

Notre faiblesse touche à sa limite extrême ;

Le démon contre nous lance ses légions :

Nous sommes cependant, nous, deux cent millions.

Pourquoi donc avoir peur ? Avec nous est la France :

Si l'empereur hésite, entraînons la balance.

En y jetant le poids d'un mécontentement

De nature à troubler, tout son gouvernement.

Il faudra donc qu'il, cède, ou bien s'il nous méprise,

Ne fait pas son devoir et blesse au cœur l'Église,

Alors, à nous d'agir et tous nous agirons ;

Sans nul ménagement au but nous marcherons :

Tant pis pour ceux à qui ce zèle peut déplaire :

Sauver, sauver l'Église est notre unique affaire.

A l'œuvre, enfants de Dieu : mort ! mort aux mécréants !

C'est ce que vous pensez, ô père des croyants.

Je m'en suis bien instruit, voilà votre morale :

Elle se réduit donc à la force brutale.

Mais, vous, ne l'ayant pas, il faut par des complots

L'obtenir en troublant la candeur des dévots,

En flattant avec ruse et même avec bassesse

L'espoir d'un vieux parti, celui de la noblesse.

Puis, par ce tour habile, ayant semé la peur

Parmi les conseillers du fragile empereur,

Arracher un secours qu'avec peine on octroie,

Et maudire la main, la main qui vous l'envoie !

Tel est votre évangile ; en voici les effets :

Au pouvoir maintenu par les soldats français,

Qui nous ont immolés comme une horrible bande

De démons que Satan en personne commande,

Votre premier penchant, c'est la nécessité

Pour vivre de briser notre chère unité :

C'est une guerre à mort entre Église et patrie

Que le pape déclare au monde avec furie.

Eh bien ! nous l'acceptons. Frappez, frappez sur nous ;

Mais, sachez-le, ce sont, pape, vos derniers coups…

J'invoque la raison ! de douleur je succombe…

Le sommeil m'envahit… Ah ! que n'est-ce la tombe !

Fille de l'Éternel, on me nomme Raison ;

Du grand Être je suis le plus précieux don :

Mon rôle, c'est d'éteindre ici-bas l'ignorance,

De faire en chaque esprit grandir l'intelligence.

Appelée en ces lieux de l'espace infini,

J'apparais à la voix de cet homme béni ;

Et mon premier devoir, en voyant sa personne,

Sera de m'incliner devant cette couronne

Que l'honneur déposa sur son front radieux :

Gloire à Garibaldi ! sur terre, dans les cieux.

D'un désastre terrible en ce moment victime,

Ce héros, intrépide autant que magnanime,

Veut, — je dois obéir, — sur cet événement

Pour éclairer le monde avoir mon sentiment.

Je vais avec bonheur, c'est chose nécessaire,

Au monde qui m'écoute expliquer cette affaire.

En vérité, je dis : nulle religion

D'un droit surnaturel n'est en possession.

C'est un affreux abus que ce funeste usage

D'abaisser les esprits par un enfantillage,

Qui consiste à leur faire indûment, en tout lieu,

Pour en tirer profit, accroire qu'un bon Dieu

Aurait chargé des gens, qui se sont nommés prêtres,

De gouverner le monde en s'en faisant les maitres.

Ils se disent pasteurs, ce ne sont que des loups.

Que de maux ce mensonge engendra parmi vous !

L'humanité gémit sous leur dur esclavage,

Et moi je suis l'objet de leur bouillante rage.

C'est juste ! ils n'ont pas tort ces larrons clairvoyants ;

Car, avec la Raison, plus de loups dévorants,

Se disant des agneaux et réduisant le monde

A vivre, à leur profit, dans une nuit profonde.

Eh ! Ai dirai-je ? Ainsi ce vieux dogme chrétien,

Dont l'Église par force impose le maintien,

Ce dogme est un tissu d'erreurs matérielles

Qu'ont réduit en lambeaux les sciences nouvelles.

Qui peut croire, en effet, à des contes pareils ?

Qui peut croire que Dieu n'a créé les soleils,

Et même aussi le Ciel, oui, ne vous en déplaise,

Que depuis six mille ans, comme dit la Genèse ?

Six mille ans ! qui ne sont, c'est un fait assuré,

Pour la terre qu'un jour de son âge avéré.

De cette absurdité, qui fait honneur au maître,

Mille autres, chers mortels, à vos dépens vont naître.

D'abord votre soleil, mis au rang des falots,

Luit le troisième jour pour éclairer les sots :

C'est ce qu'il fait encor. Voyez donc, sous le chaume,

Tous ces pauvres d'esprit attendant un royaume,

Payé d'avance et dû par l'église à leur foi,

Royaume des élus dont Dieu sera le roi !

Puis, après le soleil, plus jeune que la terre,

Vient le bonhomme Adam, votre commun grand-père ;

Et durant son sommeil Dieu tira de son flanc,

Par une ablation qui ne coûte aucun sang,

Une côte ; en fit Êve, une femme adorable,

Trop adorées hélas ! par son époux peccable.

Êve est séduite ; Adam, à son tour, est perdu :

Tous deux avaient mangé le beau fruit défendu.

Ce fruit si beau, c'était celui de la science,

Que produit la Raison, dont vit la conscience,

Quand l'enfant devient homme et veut avec ardeur

Vivre dans sa maison sans l'appui d'un tuteur.

Or, c'est précisément ce que défend le prêtre,

Qui du lit conjugal veut être aussi le maître.

Sachez-le donc, penseurs, père Adam fut chassé

Par Dieu de son logis pour avoir ainsi pensé.

Voilà ce qu'on raconte. Eh bien ! c'est faux, vous dis-je :

Dieu, c'est la loi ; ce Dieu n'a jamais le vertige,

Un incurable mal dont le prêtre est atteint.

Aussi, voyez ! voyez partout comme on le craint !

L'originel péché n'est donc qu'une légende,

Que de mettre à néant la Raison vous commande,

Prêtres ; car vous avez, dans le bon temps passé,

Trop abusé, messieurs, de ce dogme insensé.

Jetez cette légende au rebut de l'histoire ;

Les bambins, aujourd'hui, ne veulent plus y croire.

Avec elle enfin meurt cette rédemption,

Unique fondement d'une religion

Que la force maintient sur sa base frivole,

En dépit du bon sens qui renverse l'idole.

Cette religion, qui promet le salut,

Eut à Jérusalem un étrange début :

Jésus se fourvoya dans l'humble communisme.

Paul y substitua l'ardent socialisme.

L'Église vécut donc de ce principe humain

Jusqu'au jour où la voix d'un empereur romain

La fit sortir de l'ombre où grandit son enfance,

Pour vaincre avec son bras les troupes de Maxence.

Un éclatant succès couronna ce moyen,

Et l'habile vainqueur se fit ainsi chrétien.

L'Église, en ce moment, change de destinée,

Un immense avenir commence avec l'année

Où l'heureux Constantin, se faisant apostat,

Renverse, à son profit, le culte de l'État.

Pour l'empereur, c'était frapper un coup de maître ;

Pour l'Église, cela tôt ou tard devait être.

Elle était une force, un sensible progrès ;

Elle avait donc alors mérité son succès.

Constantin le comprit et sa durable gloire

Est d'avoir de l'Église avancé la victoire.

Un grand fait l'a prouvé : l'empereur Julien,

Frappé des pauvretés du principe chrétien,

Ayant voulu plus tard de la vaillante Rome

Avec droit évincer l'humble Verbe fait homme,

Et restaurer les dieux, les dieux nationaux,

Rencontra dans le peuple, épris des droits nouveaux,

Droit de fraternité, si cher au pauvre esclave,

Et droit d'égalité, dur au maître qu'on brave,

Julien rencontra, dis-je, à son grand pouvoir,'

Des obstacles nombreux qui lui faisaient bien voir

Qu'un esprit tout nouveau dominait dans l'empire.

L'esprit nouveau, c'était, je viens de vous le dire,

Le socialisme. Oui, c'est avec ce levain,

Fourni par la Raison, que l'empire romain,

Affaissé sous son poids, enterré dans l'orgie,

A pu, dans son tombeau, garder un peu de vie.

Après le moyen âge, et quand l'esprit nouveau

Pour revivre voulut s'échapper du tombeau,

Il rencontra soudain le dur papisme, un traître,

Qui le prenant au cou, lui dit : Je suis le maître !

L'Église m'obéit ; je m'en suis fait le roi.

Le Verbe n'est plus rien, ma volonté fait loi.

Dans l'Église dès lors plus de socialisme ;

Avec lui s'est éteint le vrai christianisme.

Je lève donc la main devant l'humanité

Et déclare que l'homme, en ce jour arrêté,

Que le malheur accable et que la gloire élève

Au degré le plus haut où puisse atteindre un rêve,

Est l'homme le plus grand qu'éclaire le soleil ;

Car, de lui rien n'approche, là lui rien n'est pareil :

A ses côtés, les rois, les empereurs, les princes

Ne sont tous qu'avortons chétifs, petits et minces.

Grand de lui-même, il est, par la force du cœur,

Un modèle accompli de civisme et d'honneur.

Il n'a pas besoin, lui, d'avoir un diadème,

Un trône, des palais pour être au rang suprême :

Ici, dans sa prison, couché sur un grabat,

Il porte sur son front le souverain éclat.

Le monde qui le voit, partout lui rend hommage,

Et tout homme sensé lui donne son suffrage ;

Suffrage bien acquis, c'est le prix mérité

Que paie à ce héros la noble humanité,

Dont il fut, dont il est le champion sublime.

Aujourd'hui, ce grand homme, ici tombé victime,

Fixe l'attention du monde intelligent,

Qui reconnaît en lui son vrai représentant :

C'est le Juste trahi, cloué sur le Calvaire.

Cher Garibaldi, toi, que la Raison éclaire

Et baigne abondamment de toute sa clarté,

Tu n'es pas obligé, pour mettre en liberté

Tout un peuple asservi sous le joug d'un grand-prêtre,

De te dire le fils du Dieu, souverain maître,

Une nécessité que Jésus dut subir,

Sans laquelle jamais il n'eût pu réussir.

Or, c'est germe de mort toujours que le mensonge :

Dévoilé, c'en est fait, la foi n'est plus qu'un songe

Que le savoir dissipe et qui ne revient plus :

Ainsi meurt aujourd'hui l'œuvre du bon Jésus.

Celle qui s'accomplit au nom des droits de l'homme

A pour rude adversaire un pape, roi de Rome.

Cette œuvre n'admet point de droit surnaturel,

Ni de prêtres vivant du produit de l'autel,

Vendant aux scélérats d'effroyables licences

Sous le nom scandaleux et flétri d'indulgences :

Cette œuvre, c'est enfin l'œuvre de la Raison.

Tout ce que votre Église avait jadis de bon,

C'est à moi qu'on le doit, étant la seule source

Où le progrès humain, dans sa pénible course,

Du monde social puise les éléments.

Aussi, votre Jésus disait à tous moments :

Je suis le. Verbe. Eh bien, qu'est-ce donc que le Verbe,

Sinon de la raison l'expression superbe ?

Mais au lieu de laisser ce jet rationnel

Suivre dans les esprits son essor naturel

Et marcher librement pour, à coup sûr, produire

Tout l'effet des rayons que Jésus faisait luire,

On vit avec effroi le dur clergé latin,

Aveuglé par l'éclat du pouvoir papalin,

Briser la liberté dont jouissait l'Église ;

Et, par une coupable et odieuse méprise,

Enchaîner, frémissante, au dogme la Raison :

Du chrétien l'esprit fut ainsi mis en prison.

Que va-t-il devenir dans ces chaînes nouvelles ?

Il s'y reposa. Mais l'esprit ayant des ailes,

Un beau jour s'échappa des liens de la foi.

Comment l'y retenir ? Être libre est sa loi ;

Il faut bien qu'il la suive. En vain contre lui Rome,

Rebelle, sous le pape, au vœu du fils de l'homme,

Employa les rigueurs pour asservir l'esprit ;

L'esprit lui résista, nia le dogme et prit,

En brisant des liens qu'on imposait sans titre,

Son vol indépendant, au nom du libre arbitre ;

Et l'Europe, à la voix de la docte Raison,

Vit de Rome idolâtre amoindrir le giron.

C'en était donc fait : Oui, Rome allait à la tombe ;

Mais l'intérêt des rois n'est pas qu'elle succombe :

La force vint en aide à ses lâches complots,

Et le sang fut versé pour le pape à grands flots.

Je croyais, moi, Raison, que jamais pour un prêtre

Ces crimes insensés ne pouvaient se commettre.

Je m'étais bien trompée. On les commet toujours.

Eh bien, j'interviens donc pour arrêter le cours

De ce cruel abus de la force brutale,

Aveuglée à ce point de se croire légale

Quand elle défend… Quoi ? Ce que j'ai condamné,

Ce papisme dont Christ est mort assassiné ;

J'interviens et je dis : Que mon œuvre s'achève !

C'est un besoin réel et non pas un vain rêve.

Le monde intelligent ne veut plus supporter,

C'est son droit, qu'un pontife ose faire avorter,

Sous le prétexte vain que l'Église est victime,

L'acte le plus sensé, l'acte si légitime

Par lequel, aujourd'hui, les peuples éclairés

Reprennent tous les biens qui furent dévorés

Par l'Église ignorante, avide, mercenaire,

Vile, simoniaque et même militaire.

Parmi ces biens volés, oui, c'est un fait réel,

Puisque, l'Église étant un corps spirituel,

Ne peut rien posséder des richesses du monde,

Parmi ces biens volés par le moyen immonde

De promettre en retour le divin paradis,

Parmi ces biens volés se trouve un bien sans prix,

Rome. Le cœur d'un peuple aux mains de vils eunuques

Rome encore à l'Église au nom de lois caduques !

Du sang, beaucoup de sang pour maintenir ce fait,

Voilà, je le déclare' un immense forfait.

Celui qui l'a commis en aura le salaire ;

Un tel attentat veut une peine exemplaire :

Cette peine, on la voit venir logiquement

Comme le résultat de cet événement.

Rien de plus juste : ainsi, le glaive de la France

Versant du sang pour Rome aura pour récompense

De restaurer Henri que l'Église soutient

En combattant l'intrus dont l'appui la maintient.

La logique des faits, dit-on, inexorable,

Mène Napoléon à cette fin palpable.

Oui ! c'est là que l'Église, échauffée en son sein,

Veut conduire l'élu du peuple souverain.

A lui d'apprécier si l'Église est bon guide,

Et fonde son pouvoir sur un terrain solide.

Quant à moi, dédaignée et laissée à l'écart,

Dans les conseils des rois n'ayant aucune part,

Libre, j'ai dû répondre à l'appel d'un grand homme

Et défendre mes droits dans l'affaire de Rome.

Ai-je enfin réussi ? le monde voit-il bien

Que la Raison est tout, que l'Église n'est rien ?

Je le crois. Cependant le papisme encor beugle.

L'éclat de ta grandeur, Garibaldi, l'aveugle.

Laissons-le savourer le sang qu'il a versé :

Tout ce qu'il vient de faire est digne du passé.

Ses crimes inouïs souillent le moyen âge ;

L'Europe ensanglantée en est le témoignage.

Demandez-le partout, et l'on vous montrera

Les lambeaux des humains que ce loup dévora.

Laissons le monstre en paix dormir dans sa tanière

Où bientôt il mourra, noyé dans la lumière.

Le vif rayon qui doit porter le coup fatal,

C'est, vous le savez tous, le droit national.

Que partout l'Italie, à cet acte empressée,

Par un solennel vote exprimant sa pensée,

Dise : Rome est à moi ! l'Europe, avec transport,

Par son consentement fixera votre sort.

Pour moi, brûlant d'amour pour l'œuvre humanitaire,

Qui se doit accomplir par le vœu, populaire,

Je bénirai le jour où l'heureux coup mortel

Sera porté par vous au pouvoir temporel.

Toi, dont le corps brisé sur ce grabat repose,

Mais de qui le génie au papisme s'impose

Comme un glaive enflammé d'ange exterminateur,

Promenant sur sa tête une sinistre lueur,

Tu ne peux demeurer dans une prison noire,

Toi, qui jouis déjà de l'immortelle gloire.

Garibaldi, partons ! allons à Caprera.

La Raison a parlé : le monde applaudira.