Golgotha
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Maintenant, approchez, nations de la terre !
Contemplez en tremblant le terrible mystère :
Du monde un peuple va partir !
Le moment est venu : que l'arrêt s'accomplisse !
Approchez donc ! Voyez, sur le bois du supplice,
Expirer le peuple martyr !
Oui ! trahi par celui qu'en une heure fatale
Il a daigné tirer de la poudre natale,
Qu'il a réchauffé dans son sein,
Vendu par une main qu'il devait croire amie,
Regardez-le, cloué sur l'arbre d'infamie,
Comme un voleur, un assassin !
Et ceux que le sang lie à la grande victime
Par le nœud le plus cher et le plus légitime,
L'ont assailli dans ses dangers ;
Et, portant de leurs mains les brutales empreintes,
Il fut livré par eux, meurtri sous leurs étreintes,
Au fer des bourreaux étrangers !
Pas un point, sur son corps, n'est exempt de blessure ;
Ses mains, ses pieds, des clous ont senti la morsure ;
Une plaie entr'ouvre son flanc ;
Et le flot noir qui sort par l'affreuse ouverture
Sur ce corps blêmissant s'épanche à l'aventure,
En laissant un sillon sanglant !
Et sa tête sublime où brillait son génie,
Son front majestueux, tout pâle d'agonie,
Se penche, inerte, languissant ;
C'est là qu'on a planté la couronne d'épines ;
Et, comme un voile rouge aux hideuses crépines,
Il en pleut des gouttes de sang !
Et, tandis que la mort achève son ouvrage,
Les soldats étrangers, de leur brutal outrage,
Profanent ses derniers moments ;
La horde a calculé ce que vaut l'héritage
Du mourant magnanime, et déjà se partage
Les lambeaux de ses vêtements !
Et tous ceux qui, durant sa glorieuse vie,
Le regardaient passer en blêmissant d'envie,
Maintenant s'acharnent sur lui ;
Ils lui jettent l'injure avec la fange immonde :
« Grand sauveur ! disent-ils, qui sauves tout le monde,
« Sauve-toi toi même, aujourd'hui ! »
Mais, parmi les éclats de ces rires funèbres,
Voilà que tout à coup un voile de ténèbres
S'étend au loin sûr l'univers ;
La terre, vacillant comme une mer mouvante,
Se déchire, et chacun frissonne d'épouvante
Devant ses gouffres entr'ouverts.
Et ce n'est plus, partout, que ruines et qu'ombres !
Une foule effarée erre dans ces décombres,
Sans pouvoir trouver son chemin ;
Dans la peur qui les prend et leur mord les entrailles,
Ils demandent si c'est l'heure des funérailles
Qui sonne pour le genre humain !
Maintenant, méditez, nations de la terre !
De ces convulsions comprenez le mystère,
Et cet orage et cette nuit !
C'est que le mort faisait la lumière et la flamme,
Et que, dû monde entier dont longtemps il fut l'âme,
L'équilibre posait sur lui !
Eh bien ! votre lumière, à tous, vient de s'éteindre :
Et l'ombre de la mort commence à vous atteindre ;
Et, dans la nuit, vous grelottez !
Et l'appui qui portait la masse universelle
Vient de se rompre ; aussi, l'édifice chancelle
Et craque de.tous les côtés !
Mais vous tous, dont le cœur, de ses bourreaux complice,
A battu d'allégresse en voyant son supplice,
Il renaîtra, sachez-le bien !
Il apportait au monde une grande parole ;
Et tant qu'il n'aura pas rempli son noble rôle,
La mort, sur lui, ne pourra rien !
Venez donc l'abreuver d'odieuse ironie !
Et de ses vêtements, mouillés par l'agonie,
Prenez chacun votre lambeau !
Celui que vous vouez aux vers, à la poussière,
Avant qu'il soit trois jours soulèvera la pierre
Qui l'enferme, dans le tombeau !
Car la vie et non pas la mort est son domaine ;
Et vous le reverrez, parmi la race humaine,
Agir et parler en tout lieu,
Mais tout transfiguré par cette épreuve austère ;
Et son front, rayonnant d'un divin caractère,
Révélera le fils d'un Dieu !