Golgotha

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Maintenant, approchez, nations de la terre !

Contemplez en tremblant le terrible mystère :

Du monde un peuple va partir !

Le moment est venu : que l'arrêt s'accomplisse !

Approchez donc ! Voyez, sur le bois du supplice,

Expirer le peuple martyr !

Oui ! trahi par celui qu'en une heure fatale

Il a daigné tirer de la poudre natale,

Qu'il a réchauffé dans son sein,

Vendu par une main qu'il devait croire amie,

Regardez-le, cloué sur l'arbre d'infamie,

Comme un voleur, un assassin !

Et ceux que le sang lie à la grande victime

Par le nœud le plus cher et le plus légitime,

L'ont assailli dans ses dangers ;

Et, portant de leurs mains les brutales empreintes,

Il fut livré par eux, meurtri sous leurs étreintes,

Au fer des bourreaux étrangers !

Pas un point, sur son corps, n'est exempt de blessure ;

Ses mains, ses pieds, des clous ont senti la morsure ;

Une plaie entr'ouvre son flanc ;

Et le flot noir qui sort par l'affreuse ouverture

Sur ce corps blêmissant s'épanche à l'aventure,

En laissant un sillon sanglant !

Et sa tête sublime où brillait son génie,

Son front majestueux, tout pâle d'agonie,

Se penche, inerte, languissant ;

C'est là qu'on a planté la couronne d'épines ;

Et, comme un voile rouge aux hideuses crépines,

Il en pleut des gouttes de sang !

Et, tandis que la mort achève son ouvrage,

Les soldats étrangers, de leur brutal outrage,

Profanent ses derniers moments ;

La horde a calculé ce que vaut l'héritage

Du mourant magnanime, et déjà se partage

Les lambeaux de ses vêtements !

Et tous ceux qui, durant sa glorieuse vie,

Le regardaient passer en blêmissant d'envie,

Maintenant s'acharnent sur lui ;

Ils lui jettent l'injure avec la fange immonde :

« Grand sauveur ! disent-ils, qui sauves tout le monde,

« Sauve-toi toi même, aujourd'hui ! »

Mais, parmi les éclats de ces rires funèbres,

Voilà que tout à coup un voile de ténèbres

S'étend au loin sûr l'univers ;

La terre, vacillant comme une mer mouvante,

Se déchire, et chacun frissonne d'épouvante

Devant ses gouffres entr'ouverts.

Et ce n'est plus, partout, que ruines et qu'ombres !

Une foule effarée erre dans ces décombres,

Sans pouvoir trouver son chemin ;

Dans la peur qui les prend et leur mord les entrailles,

Ils demandent si c'est l'heure des funérailles

Qui sonne pour le genre humain !

Maintenant, méditez, nations de la terre !

De ces convulsions comprenez le mystère,

Et cet orage et cette nuit !

C'est que le mort faisait la lumière et la flamme,

Et que, dû monde entier dont longtemps il fut l'âme,

L'équilibre posait sur lui !

Eh bien ! votre lumière, à tous, vient de s'éteindre :

Et l'ombre de la mort commence à vous atteindre ;

Et, dans la nuit, vous grelottez !

Et l'appui qui portait la masse universelle

Vient de se rompre ; aussi, l'édifice chancelle

Et craque de.tous les côtés !

Mais vous tous, dont le cœur, de ses bourreaux complice,

A battu d'allégresse en voyant son supplice,

Il renaîtra, sachez-le bien !

Il apportait au monde une grande parole ;

Et tant qu'il n'aura pas rempli son noble rôle,

La mort, sur lui, ne pourra rien !

Venez donc l'abreuver d'odieuse ironie !

Et de ses vêtements, mouillés par l'agonie,

Prenez chacun votre lambeau !

Celui que vous vouez aux vers, à la poussière,

Avant qu'il soit trois jours soulèvera la pierre

Qui l'enferme, dans le tombeau !

Car la vie et non pas la mort est son domaine ;

Et vous le reverrez, parmi la race humaine,

Agir et parler en tout lieu,

Mais tout transfiguré par cette épreuve austère ;

Et son front, rayonnant d'un divin caractère,

Révélera le fils d'un Dieu !