Grandes orgues
Written 1902-01-01 - 1902-01-01
Hors les sens et le pli profond de la mémoire,
Nos yeux avides d'ombre et de profusion
Ont vu s'ouvrir, béants sur cette vision,
Un silence de nef de cathédrale noire.
Des esprits et le vol d'un seul papillon lourd
Vont invisiblement le long des murs funèbres
Où, sans rien éclairer des gluantes ténèbres,
Vivent des vitraux pleins de couleur et de jour.
Au loin, des millions de voix douces murmurent,
Puis se taisent longtemps, puis regonflent leurs bruits
Puis hurlent ! Tout un peuple humain crève les huis
Et délivre les flots de nuit qui s'y emmurent.
La foule !… Une douleur de contralto profond
Enfle toute la nef de sa plainte sacrée.
Incendiant le chœur d'une averse dorée,
Un rayon de soleil viole tout le fond.
Dieu, prêtre, empereur, roi, quelque figure humaine,
Sur cette foule drue agenouillant ses rangs,
Dans les fleurs et le vol d'encensoirs fulgurants,
Se tait, seule, au milieu du pavois qui l'emmène.
Sa robe, étroitement, est blanche. Il est debout.
L'adolescence brûle au contour de sa joue.
Lentement et parmi la mer des voix, la proue
De son triomphe avance, allant on ne sait où.
La grande passion sans chair de la prière
Lève sa tête d'or flamboyante d'éclat.
Le geste de ses bras s'ouvre dans l'au delà
Et l'emporte muet et bordé de lumière.
Sabaoth ! Un noël dément monte à l'assaut
De la frêle blancheur toute droite et pâmée ;
La désolation de l'œuvre consommée
Est en lui, dont le cœur se brise comme un sceau.
L'horreur archangélique ouvre sa bouche close
Où l'âme, éperdument, tait son suprême cri…
L'Amour ! La Mort ! L'Amour !… O Père, Fils, Esprit !
Apothéose ! Apothéose !… Apothéose !…