Griseldis
By Jean Lorrain
Written 1883-01-01 - 1883-01-01
Dis-moi, rose couleur d'aurore,
Quoi de plus charmant sous le ciel
Que ton corset qui vient d'éclore
Au matin, plein d'ambre et de miel ?
Il est de par la forêt verte
Une belle aux cheveux d'or fin,
Qui file à sa fenêtre ouverte
Trois pâles écheveaux de lin.
Mes yeux l'ont vue à sa croisée,
Ses veines sont faites d'azur,
Son front de neige et son œil pur
D'une goutte en pleur de rosée.
Et, comme le cygne des mers
Surpasse en beauté l'hirondelle,
Griseldis est encor plus belle
Que la rose des buissons verts.
Quoi de plus doux après la course,
Dis-moi, brun chevreuil aux abois,
Que le flot glacé de la source,
Où tu viens boire au fond des bois ?
Il est près des vertes fontaines
Une lavandière aux bras blancs,
Qui bat son linge au pied des chênes,
Le soir, entre les joncs tremblants.
Sa taille est un grand lys qui penche,
Ses cheveux sont en or filés,
Sur la neige de l'avalanche
On dirait la paille des blés
Et, comme un humble nid de mousse
Est plus doux qu'un palais de rois,
Griseldis est encor plus douce
Que la source froide des bois.
Quoi de plus doux au clair de lune
Dis, invisible rossignol,
Que l'heure, où dans la forêt brune
Ton chant amoureux prend son vol ?
Il est par la verte clairière
Une enfant blonde aux longs cheveux,
Dont les pas font de la lumière
La nuit, au fond des chemins creux.
Son front semble poudré de givre,
Ses grands yeux dans l'ombre agrandis
Rayonnent, son haleine enivre
Comme un parfum du Paradis ;
Et, comme la lune immortelle
Est plus douce au ciel que la nuit,
Griseldis est encor plus belle
Que la forêt verte à minuit.