Henri regnault
Written 1870-01-01 - 1870-01-01
Ils lui disaient : « Allons ! viens ! quittons cette place !
Le clairon nous rallie en bas !
Contre ce mur d’airain que veux-tu que l’on fasse ?
Ils sont trop forts : on ne peut pas !
La retraite a sonné ; rentrons ! sur cette pente,
Assez de morts dorment ce soir.
La brume est plus épaisse, et la boue est sanglante :
Nous avons fait notre devoir !»
Mais lui, distrait et sombre, absorbé dans un rêve,
A peine il entend ses amis.
« Partez ! laissez-moi seul, dit-il d’une voix brève.
Je reviendrai : je l’ai promis… »
Il sent bondir en lui le cœur de la patrie,
Et dans ses veines le sang bout.
Résolu, sans bravade et sans forfanterie,
Il veut demeurer jusqu’au bout.
La rage sourde emplit son âme généreuse ;
Un vague éclair sort de ses yeux ;
Et, pressant son fusil d’une étreinte fiévreuse,
Il s’écarte silencieux.
Lentement il gravit la pelouse, et, farouche,
Sondant la profondeur des bois,
Il saisit à regret sa dernière cartouche
Pour tirer encore une fois.
Ils l’appellent en vain : leurs voix jeunes et franches
Se perdent le long du chemin ;
Les balles ont sifflé de nouveau dans les branches :
Quelqu’un manquait le lendemain !
Quelqu’un ! — Le plomb stupide et la mitraille infâme
Pourraient faucher un siècle encor,
Avant de nous ravir deux fois une telle âme,
Et deux fois un pareil trésor !
Qui que tu sois, posté derrière u tronc de chêne,
Ou qu’un mur crénelé masquait,
Vainqueur obscur, qui tins une minute à peine
Sa tête au bout de ton mousquet ;
Toi qui n’auras été qu’une inepte matière,
Un aveugle instrument de mort,
Sans quoi l’éternité, — sache-le,— tout entière
Serait trop peu pour ton remord ;
Maudit sois-tu, soldat, toi, ton peuple et la guerre,
Et ton vieux roi tout le premier,
Puisqu’il n’aura fallu qu’un paysan vulgaire,
Fils de l’étable et du fumier,
Quelque bouvier pétri pour les œuvres serviles,
Marchant sous la crosse et les coups,
Un balayeur peut-être échappé de nos villes,
Encor puant de nos égouts,
Pour trouver au hasard, bêtement, cette face,
Comme par un défi moqueur,
Pour trancher dans sa sève abondante et vivace
Tout ce génie et tout ce cœur,
Étouffer à son aube une lueur si pure,
Éteindre un tel rayonnement,
Que la France mourante en ressent la blessure
Jusque dans cet écoulement !
Sais-tu ce que ton doigt, lâchant cette détente,
A frappé dans l’ombre ? Sais-tu
Ce que ta main détruit de poésie ardente,
D’intelligence et de vertu ?
Ah ! soyez donc de ceux que Dieu choisit lui-même,
Et qu’il a marqués de son sceau ;
Que l’artiste charmé vous admire et vous aime ;
Rendez fameux vote pinceau ;
Soyez plus qu’un espoir et plus qu’une promesse ;
Ayez la force et la beauté,
Ayez toute la grâce et toute la jeunesse,
Et tout l’avenir enchanté,
Pour qu’un soir il suffise à la brutale envie
D’un goujat qui sait son métier,
De faire des : du coup il supprime une vie
Qui va manquer au monde entier !
Pauvre enfant, il rêvait encor la délivrance ;
Nos vœux brûlants étaient les siens ;
Et voilà pour adieu ce que te laisse, ô France,
Le dernier plomb de ce Prussiens !
Oh ! qu’il fut triste et noir le jour des funérailles !
Va, tu fais bien d’être endormi
C’était l’heure où la faim désarmait nos murailles,
Et nous courbait sous l’ennemi !
Paris était venu, près de ta fiancée,
Au grave et sombre rendez-vous :
Chaque regard cachait une morne pensée,
Faite de honte et de courroux.
Tous, les jeunes, les vieux, dans la foi, dans le doute,
Nous méditions, le cœur navré ;
Et le De profundis qui montait vers la voûte
Jamais n’avait ainsi pleuré ;
Car, en couvant des yeux cette bière drapée,
Nous conduisions un autre deuil :
La patrie avec toi, du même coup frappée,
Dormait aussi dans ton cercueil !