Hommage

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1901-01-01 - 1901-01-01

Magistrale Sarah, tu passes et repasses

Sous nos regards ainsi qu'un paon

Que suit, en imitant les écrins et les châsses,

La traîne énorme qu'il répand.

Et ta chère personne en notre esprit perplexe

Jette trouble et charme à la fois,

Car nous y percevons cette essence complexe

Que met en musique ta voix,

Laquelle fait rêver reliquaire et musée,

La Madone et Sammouramit,

L'idole égyptienne et l'affiche irisée

Où tant l'art moderne te mit,

Qui mêle la classique à l'actuelle idée,

Qui fait en toi s'épanouir

La symétrique acanthe et la folle orchidée

Et le tout pour nous éblouir.

Muse, hétaïre, reine, amante, sphinge, guivre

Vers qui vont les désirs humains ;

Féminine présence en qui viennent revivre

Tous les cortèges féminins ;

Réincarnation des époques finies,

Spectre de celles qui seront,

Aube et couchant, espoirs et pâles agonies,

Clartés et tristesses du front,

O Sarah ! dont la voix a le timbre des lyres,

En toi, prestige de nos yeux,

Nous voyons et touchons tout ce qu'en ses délires

Notre songe inventa de mieux.

Car Sarah c'est vraiment un monde qui palpite,

Tout un monde de rêve et d'art

Dont l'âme, vérité toujours unie au mythe,

Vit au gouffre de son regard ;

Sarah, c'est celle dont, sans fin, le geste sème

De frais calices ignorés

Et rythme, Son, Couleur, de son style suprême

Naissent tels que des lys dorés,

De ce style sorti de ses cordes profondes,

Qui vit jusqu'au bout de ses doigts,

Qui marche dans son pas, flambe à ses boucles blondes

Et tremble aux notes de sa voix ;

De ce style imposant ses rituels étranges

Du vêtement jusqu'au décor,

Réglant tout, le parfum, les bagues des phalanges,

Le fard, l'ampleur des colliers d'or.

Sarah, c'est celle qui, dans une vie unique,

En vécut dix en même temps,

Comme si la jeunesse aux plis de sa tunique

Ramenait toujours le printemps ;

C'est celle qui sut prendre à l'existence humaine

Ce qu'elle contient d'idéal,

Dans le banal jardin où le destin nous mène

Cueillir un bouquet triomphal ;

C'est celle qui connut le fond de toute gloire

De tout amour, pieux ou fou,

celle qui prit la coupe où tant ne peuvent boire

Et qui la vida jusqu'au bout.

Sarah c'est toi, Sarah ! puissante génitrice

Autour de qui naissent toujours

Créés par tes beaux yeux de Muse inspiratrice

Tous les talents, tous les amours ;

C'est toi, Figure, toi Silhouette, ô Camée !

Toi qui donnes et qui reçoit,

Toi qui, modèle, artiste, aimant bien, bien aimée,

Idole et prêtresse à la fois,

Sais faire, aux yeux ravis de la foule anonyme,

Mimant, vivant, vivant, mimant,

Ruisseler ton vrai cœur sur ton masque de mime,

Réellement, fictivement.

C'est toi qui sens le dieu vivre au fond de ton âme,

Mais pour achever ta beauté

C'est aussi toi qu'auguste et sage et douce, ô femme !

Consacra la maternité.

Et toute ainsi de rêve et de réel ; croyante

A tout culte donnant ta foi,

Royale tu t'en vas par cette terre où chante

Tout ce qui peut chanter en toi.

Et tu demeureras à jamais inouïe

Comme joue à joue à côté

De ce que cisela la triste humanité

En masques d'art et de génie.