Hymne à Kamadéva

By Catulle Mendès

Written 1866-01-01 - 1866-01-01

Vent, flèche, oiseau, tu passes

A travers les espaces

Où le jour s’alluma,

Brillant Kâma !

L’ombre diminuée

Voit flotter la nuée

De tes parfums ravis

Aux madhavîs.

Ton étendard circule

Parmi le crépuscule

Et dans son blanc frisson

Porte un poisson.

A ta cheville teinte

De laque, un anneau tinte,

Imitant, pur métal,

Le son du tal.

Sur ton dos d’émeraude,

Vibre un carquois où rôde

L’haleine des cinq fleurs,

Mères des pleurs.

Ces flèches toujours sûres

Méditent des blessures

Que nul, ô fier Çmara,

N’évitera,

Et ton bras vert balance,

Comme Kâla sa lance

Et Rûdra son trident,

Un arc strident !

Tout s’effare et s’éveille :

Une flamme, ô merveille !

Pénètre les Açwins,

Frères divins.

Battant l’air de la queue,

Dans la lumière bleue

Les vaches ont des bonds

Plus vagabonds.

L’Himâlaya tressaille ;

Du chêne à la broussaille

Circule un feu secret

Dans la forêt.

Sous l’âmra qui distille

Une liqueur subtile

Et descend vers le sol

En parasol,

La branche refleurie

Du manguier se marie

Aux rameaux délicats

Du malicâs,

Et, mourante femelle,

Aspirant l’air que mêle

Aux senteurs du matin

L’époux lointain,

L’onduleuse antilope

Rampe et se développe

En un long bâillement

D’énervement.

Pris de chaudes démences,

Les éléphants immenses

S’emportent à travers

Les rotangs verts.

Bleus Tîrthas, mers sauvages,

Qu’ils sont loin, vos rivages

Sans cesse caressés

De flots glacés !

Le vent âpre des flèches

Gerce les trompes sèches

Et fait claquer la peau

Du noir troupeau.

Sur les collines chères

A Kriçhna, les vachères

Baisent éperdument

L’auguste amant.

Seins dressés, cuisses nues,

Elles jettent aux nues,

A la cime, au ravin,

Ce chant divin :

« Ananga, dieu vorace

Qui mords au cœur la race

Des antiques Manûs,

Déchire-nous !

» Tes flèches parfumées

Dispersent les armées

Des héros qu’engendra

L’astre Tchandra !

» Tu corromps, ô Dieu jeune,

L’austérité du jeûne

Par où les Maharçhis

Sont affranchis !

» Les vierges qu’ont surprises

Tes chaleureuses brises

Défaillent dans tes bras

Des vils Çûdras ;

» Comme de belles tentes

Sous le vent palpitantes

S’enflent leurs jeunes seins

De perles ceints ;

» Et, l’œil clos d’une larme,

Les épouses qu’alarme

Un rêve hasardeux,

Vont, deux à deux,

» Vers le bassin de marbre

Endormi sous un arbre

Où les aras siffleurs

Mordent les fleurs,

» Et deux à deux couchées,

Pâles, sur des jonchées

De roses kadambas,

Se parlent bas ! »

Ainsi chante la foule

Des vachères qui foule

Et ravit de ses jeux

Les pics neigeux.

A leurs voix, sous l’austère

Figuier, le Solitaire

Sent revivre son cœur

Et dit : « Vainqueur

« Des Rackçhaças immondes,

» Hari, dieu des trois Mondes,

» Confonds les attentats

» Des noirs Bhûtas ! »

Mais en vain. Kâma verse

Une langueur perverse

Dans le sein palpitant

Du pénitent,

Et toujours, sur le livre

Auguste qui délivre,

L’image passera

D’une Apçara

Demi-nue, en délire,

Ouvrant, noir de collyre,

Le lotus de ses yeux

Fallacieux,

Et, selon la cadence

De l’onduleuse danse

Qui fait tinter sans fin

L’anneau d’or fin,

Montrant sa gorge blonde

Ou la cachant sous l’onde

De ses cheveux épars

De toutes parts !

Cependant, vers le faîte

A la splendeur parfaite,

Çmara suit son chemin,

L’arc à la main !

Dans la pure lumière

Où la Cause première

Revêt le flamboiement

Du diamant,

Parmi des harmonies

Où les voix sont unies

Des cygnes aux beaux cous

Et des coucous,

L’arc sans miséricorde

Fait crépiter sa corde

Pareille au frisson clair

D’un prompt éclair,

Et Lakçhmî que décore

Le pur éclat encore

De la vague de lait

Qui la roulait,

Cédant à la mollesse

De son désir, se laisse

Tomber sur le genou

Du noir Wiçhnû,

Et des pleurs de délice

Mouillent le bleu calice

De son œil immortel

Ceint de bétel !