Hymne de la mort

By Alphonse Lamartine

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Élève-toi, mon âme, au-dessus de toi-même,

Voici l'épreuve de ta foi !

Que l'impie assistant à ton heure suprême

Ne dise pas : Voyez, il tremble comme moi !

La voilà, cette heure suivie

Par l'aube de l'éternité,

Cette heure qui juge la vie

Et sonne l'immortalité ;

Et tu pâlirais devant elle ?

Âme à l'espérance infidèle !

Tu démentirais tant de jours.

Tant de nuits, passés à te dire,

Je vis, je languis, je soupire !

Ah ! mourons pour vivre toujours !

Oui, tu meurs ! déjà ta dépouille

De la terre subit les lois,

Et de la fange qui te souille

Déjà lu ne sens plus le poids ;

Sentir ce vil poids c'était vivre !

Et le moment qui te délivre,

Les hommes rappellent mourir !

Tel un esclave libre à peine

Croit qu'on emporte avec sa chaîne

Ses bras qu'il ne sent plus souffrir !

Ah ! laisse aux sens, à la matière,

Ces illusions du tombeau !

Toi, crois-en à ta vie entière,

A la foi qui fut ton flambeau !

Crois-en à cette soif sublime,

A ce pressentiment intime

Oui se sent survivre après toi !

Meurs, mon âme, avec assurance ;

L'amour, la vertu, l'espérance.

En savent plus qu'un jour d'effroi !

Qu'était-ce que la vie ? Exil, ennui, souffrance,

Un holocauste à l'espérance,

Un long acte de foi chaque jour répété !

Tandis que l'insensé buvait à plein calice,

Tu versais à tes pieds ta coupe en sacrifice,

El lu disais : J'ai soif, mais d'immortalité !

Tu vas boire à la source vive

D'où coulent les temps et les jours.

Océan sans fond et sans rive.

Toujours plein, débordant toujours !

L'astre que tu vas voir éclore

Ne mesure plus par aurore

La vie, hélas ! prête à tarir,

Comme l'astre de nos demeures

Qui n'ajoute au présent des heures

Qu'en retranchant à l'avenir !

Oublie un monde qui s'efface,

Oublie une obscure prison.

Que ton regard privé d'espace

Découvre enfin son horizon !

Vois-tu ces voûtes azurées

Dont les arches démesurées

S'entr'ouvrent pour s'étendre encor .'

Bientôt leur courbe incalculable

Te sera ce qu'un grain de sable

Est au vol brûlant du condor !

Tu vas voir la céleste armée

Déployer ses orbes sans fin.

Comme une poussière animée

Qu'agite le souffle divin !

Ces doux soleils dont ta paupière

Devinait de loin la lumière

Vont s'épanouir sous tes yeux.

Et chacun d'eux dans son langage

Va te saluer au passage

Du grand nom que chantent les cieux !

Tu leur demanderas les rêves

Que ton cœur élançait vers eux.

Pendant ces nuits où tu te lèves

Pour te pénétrer de leurs feux !

Tu leur demanderas les traces

Des êtres chéris dont les places

Restèrent vides ici-bas,

El tu sauras sur quelle flamme

Leur âme arrachée à ton âme

En montant imprima ses pas !

Tu verras quels êtres habitent

Ces palais flottants de l'éther

Qui nagent, volent, ou palpitent,

Enfants de la flamme et de l'air,

Chœurs qui chantent, voix qui bénissent,

Miroirs de feu qui réfléchissent,

Ailes qui voilent .Jéhova !

Poudre vivante de ce temple,

Dont chaque atome le contemple,

L'adore et lui crie : Hosanna !

Dans ce pur océan de vie

Bouillonnant de joie et d'amour,

La mort va te plonger ravie

Comme une étincelle au grand jour !

Son flux vers l'éternelle aurore

Va te porter, obscure encore,

Jusqu'à l'astre qui toujours luit,

Comme un flot que la mer soulève

Roule aux bords où le jour se lève

Sa brillante écume, et s'enfuit !

Détestais-tu la tyrannie,

Adorais-tu la liberté,

De l'oppression impunie

Ton œil était-il révolté ;

Avais-tu soif de la justice,

Horreur du mal, honte du vice ;

Versais -tu des larmes de sang

Quand l'imposture ou la bassesse

Livraient l'innocente faiblesse

Aux serres du crime puissant ;

Sentais-tu la lutte éternelle

Du bonheur et de la vertu.

Et la lutte encor plus cruelle

Du cœur par le cœur combattu ;

Rougissais-tu de ce nom d'homme

Dont le ciel rit, quand l'orgueil nomme

Cette machine à deux ressorts,

L'un de boue et l'autre de flamme.

Trop avili s'il n'est qu'une âme.

Trop sublime s'il n'est qu'un corps ;

Pleurais-tu quand la calomnie

Souillait la gloire de poison,

Ou quand les ailes du génie

Se brisaient contre sa prison ;

Pleurais-tu lorsque Philomèle,

Couvant ses petits sous son aile,

Tombait sous l'ongle du vautour ;

Quand la faux tranchait une rose.

Ou que la vierge à peine éclose

Mourait à son premier amour ;

Et sentais-tu ce vide immense

Et cet inexorable ennui,

Et ce néant de l'existence,

Cercle étroit qui tourne sur lui ;

Même en l'enivrant de délices

Buvais-tu le fond des calices ;

Heureuse encor n'avais-tu pas

Et ces amertumes sans causes.

Et ces désirs brûlants de choses

Qui n'ont que leurs noms ici-bas ?

Triomphe donc, âme exilée ;

Tu vas dans un monde meilleur.

Où toute larme est consolée,

Où tout désir est le bonheur !

Où l'être qui se purifie

N'emporte rien de cette vie

Que ce qu'il a d'égal aux dieux,

Comme la cime encore obscure

Dont l'ombre décroît, à mesure

Que le jour monte dans les cieux.

Là sont tant de larmes versées

Pendant ton exil sous les cieux,

Tant de prières élancées

Du fond d'un cœur tendre et pieux

Là tant de soupirs de tristesse,

Tant de beaux songes de jeunesse !

Là les amis qui t'ont quitté,

Épiant ta dernière haleine.

Te tendent leur main déjà pleine

Des dons de l'immortalité !

Ne vois-tu pas des étincelles

Dans les ombres poindre et flotter

N'entends-tu pas frémir les ailes

De l'esprit qui va l'emporter ?

Bientôt, nageant de nue en nue,

Tu vas te sentir revêtue

Des rayons du divin séjour,

Comme une onde qui s'évapore

Contracte en montant vers l'aurore

La chaleur et l'éclat du jour !

Encore une heure de souffrance,

Encore un douloureux adieu !

Puis endors-toi dans l'espérance

Pour te réveiller dans ton Dieu !

Tel sur la foi de ses étoiles

Le pilote pliant ses voiles

Pressent la terre sans la voir.

S'endort en rêvant les rivages

Et trouve en s'éveillant des plages

Plus sereines que son espoir.