Hymne du soir
By Jean Lorrain
Written 1883-01-01 - 1883-01-01
Diane, ô pâle chasseresse,
Le soir, à l'heure où tout s'endort,
Que fais-tu, rêveuse déesse,
Les bras croisés sur ton arc d'or ?
Le soir, au clair miroir des sources,
Où tes nymphes, les bras sanglants,
Mènent baigner, après leurs courses,
Tes meutes de lévriers blancs.
Que fais-tu de ton cor d'ivoire,
Déesse, et de ton bleu carquois,
A l'heure, où les lions vont boire,
Aux étangs sacrés dans les bois ?
L'heure est charmante et solennelle.
Une odeur de fauve est dans l'air,
Le tigre rôde et sa prunelle
Met dans l'eau noire un pâle éclair.
Sa voix se traîne rauque et lente…
Tous les instincts des antres sourds
Sont là, rampant dans l'ombre ardente,
Où craquent des pas de velours.
Des biches râlent égorgées
Dans l'ombre, et, sous les nénuphars,
On voit boire à lentes gorgées
Des loups avec des léopards.
Et toi, les bras croisés, farouche,
Tu souris au creux du ravin,
Déesse, et les coins de ta bouche
S'ouvrent, pleins d'un mépris divin.
Les yeux fixés sur tes molosses,
Tu songes aux chiens d'Actéon,
Dépeçant sous leurs crocs féroces
Un cadavre informe et sans nom.
Sous tes paupières abaissées
Des corps meurtris d'adolescents,
Les mains de flèches transpercées,
Montent dans un flot bleu d'encens :
C'est Callisto, vivante encore,
Livrée aux fureurs d'Adonis,
Céphale expirant à l'aurore
Sur le corps neigeux de Procris ;
Dans un cirque ouvert de collines
Les héros, fils de Niobés,
Sous un ciel noir de javelines
Mourant comme des dieux tombés ;
La peste noire au murs de Thébes ,
Œdipe errant dans la rougeur
Des soirs et la mort des éphèbes
Sous les traits d'Apollon vengeur.
Non, ton rêve est plus loin encore.
Il est là-bas, dans les hauteurs,
Sur le plateau calme et sonore,
Où sont les tentes des pasteurs.
Comme un aigle errant sur les cimes,
Ta pensée au sommet connu
Voltige au dessus des abîmes
Et caresse un beau pâtre nu.
Diane aime un gardeur de chèvres ;
Un pâtre-roi du Pélion
Te retient, déesse, à ses lèvres
Et ton rêve est Endymion.