Hymne pour la france

By Raymond Tailhède

Written 1887-01-01 - 1926-01-01

Pays natal ! O terre entre toutes bénie,

Dont le nom murmuré nous est une harmonie,

Dont le sol lumineux n'a d'égal que le ciel ;

Mère ! comme à ce mot magique tu déploies

Dans nos cœurs aussitôt vibrants toutes les joies,

Toi par qui l'amertume a la saveur du miel !

A toute autre beauté ton image s'oppose ;

Tu pourrais, sans unir les pampres à la rose,

Courber ton front neigeux sous l'horreur des frimas,

Pour tes fils, cependant, toujours tu serais belle ;

Ils aimeraient de toi jusqu'à l'ombre cruelle

Où se cachent les dieux que l'on ne connaît pas.

Mais ni le dur métal des lunes boréales

Ne vient mordre à tes fruits dorés, ni les rafales

De l'orageux. Autan ne versent tes blés mûrs.

Heureux qui le premier t'a vue et t'a chérie !

Bienheureux ses enfants ! car nulle autre patrie

N'a de plus douces nuits et des soleils plus purs !

Terre libre où fleurit l'héroïsme et la gloire !

France dont les soldats ont inscrit dans l'histoire

L'impérissable honneur ! Royaume sans lequel

L'homme aurait ignoré la splendeur de ce monde,

Et ne l'aurait forgée à la flamme féconde

Pour s'en faire une armure et se rendre immortel !

Armure ! claire épée étincelante et fine !

Effrayant bouclier levé sur ta poitrine,

Miroir de la terreur de tous tes ennemis !

Brassards et morion ! Haute et svelte cuirasse !

Cimier éblouissant ! insigne de ta race,

Gage des fiers destins qui te furent promis !

Certes, ce n'est pas tout que d'être une guerrière,

Et l'arme n'est pour toi que la raison dernière :

Tu savais, pacifique, ouvrir tes larges bras ;

Sur ton sein tu pressais, dans une même étreinte,

Celui de qui la tête est de vert laurier ceinte

Et l'humble populaire éloigné des combats.

Tu l'aimais, ce repos, jusque dans son ivresse.

— C'est un divin breuvage à la chaude caresse,

Mais le fond de la coupe est lourd d'un noir poison.

— Ton esprit et tes yeux s'emplissaient de fumées ;

Et des cieux flamboyants les torches allumées

Disputaient vainement aux ombres l'horizon.

Un stupide sommeil avait glacé ta face ;

Tu perdais à la fois ta force avec ta grâce,

Et tu ne voulais plus même t'en souvenir.

Reniant ton passé tu semblais te survivre :

Ta gloire était cachée aux pages d'un vieux livre

Comme une fleur fanée achève d'y mourir.

On ne te voyait plus alors, ô noble France,

Châtier justement l'orgueilleuse ignorance,

Et mettre le poète à son rang, le premier.

Alors, cédant aux cris de la tourbe insensée,

Ainsi que le dormeur, ton unique pensée

C'était de tout subir pour ne pas t'éveiller.

Quelle voix surhumaine ou plutôt quel tonnerre

A dans le même temps épouvanté la terre

Et d'un éclat brutal ton rêve traversé ?

Une longue clameur monte du fond des combes !

Quel fossoyeur là-bas a creusé tant de tombes ?

A quel front le laurier va-t-il être enlacé ?

Pareille au ciel d'hiver que la pluie accompagne,

Avec ses généraux, la puissante Allemagne,

Avec ses régiments, avec ses bataillons,

Frappe inlassablement ta campagne et l'écrase !

Regarde tes cités gisant dans l'herbe rase,

Et tes champs labourés par l'acier des canons !

Tu ne laisseras pas sans la venger l'injure !

Ta main peut être lente, elle n'est pas moins sûre :

La part du châtiment sera faite à chacun !

Dans la pierre de Reims sculpte ton diadème,

Arras ensanglanté soit aussi ton emblème,

Taille pour ton manteau la pourpre de Verdun !

Et lorsqu'ils te verront paraître ainsi, farouche,

La sinistre épouvante aura cousu leur bouche,

Un feu prodigieux aura brûlé leur cœur !

Ces Rois, à ton aspect, ces princes, cette armée,

Seront comme une brume aussitôt dissipée,

Car il n'est dû qu'à toi de nommer le vainqueur,

A toi seule, ô ma France, à toi par qui la Lyre

Fera d'autant plus haut toutes ses cordes bruire

Que tu peux te vanter de poètes nombreux,

Entre lesquels il faut que je prenne une place

Dont la grandeur s'égale à l'honneur de ta race,

Moi qui pour la chanter escaladai les cieux !