Hymne printanier
Written 1901-01-01 - 1901-01-01
Bonne nature, as-tu des baisers pour les lèvres ?
Des épaules pour les fronts lourds ?
Des fleurs pour la beauté ? des fraîcheurs pour les fièvres ?
Et, pour les membres restés gourds
De sortir de l'hiver aux froides fantaisies,
Ton printemps répand-il d'étirantes tiédeurs ?
As-tu des coins cachés pour les chagrins en pleurs ?
La narine béante avide d'ambroisies
Fleurera-t-elle en toi sa satisfaction ?
As-tu pour le rire et la joie
Des pourpres dont l'ampleur magnifique s'éploie,
Et des deuils pour l'affliction ?
Ces baisers, ces tiédeurs, ces fraîcheurs, ces corolles,
Ces recoins secrets pleins d'accueil,
Ces parfums aussi doux que de bonnes paroles
Et cette pourpre et ce grand deuil,
Si vraiment tu les as, Nature, ô maternelle,
Si ce n'est pas un songe, à moi donc tous ces biens !
Le printemps tout entier gonfle mon cœur ; je viens
A ta coupe qu'emplit la jeunesse éternelle,
Et j'y veux étancher la soif que je ressens,
Et j'y veux, oubliant mes peines,
Sentir le renouveau m'envahir jusqu'aux veines
De grands espoirs adolescents.
Enveloppe ma joie avec de belles robes
Que sur moi développeront
Le rouge des couchants et le clair bleu des aubes ;
Voile ma douleur, si mon front
Persiste à conserver ses tristesses inertes,
Dans les grands crêpes noirs de tes nuits sans clartés.
Ah ! je m'enivrerai parmi les ombres vertes
Des grands arbres qui font, ainsi que des doigts gais,
Choir leur floraison sur les faces,
Et, comme des amis, je presserai leurs masses
Entre mes deux bras fatigués !
Laisse-moi me coucher ainsi que joue à joue,
Calme comme à l'heure où l'on dort,
Dans l'herbe où des blancheurs d'ombelles font la roue,
Lourdes du poids d'un bourdon d'or ;
Laisse-moi respirer ton haleine champêtre
Où passe la douceur de quelque souffle humain ;
Laisse-moi me pencher, un bouquet à la main,
Sur tes étangs profonds où je ris d'apparaître,
Pour boire à plein gosier leur liquide cristal,
Tendre à tes sources mes deux paumes,
Écouter tous tes chants, goûter tous les arômes,
O Sève ! ô Printemps triomphal !