Hymnis
Written 1897-01-01 - 1897-01-01
Face d'ombre, je viens à toi ; la nuit m'emporte.
Poussière évanouie aux plis blancs d'un linceul,
Pâle vierge oubliée et que j'honore seul
D'une fleur morte hélas ! moins que ta grâce morte,
Je viens à toi qui dors au fond des siècles lourds
Et dont le pur tombeau fait les lèvres fidèles :
Je n'ai pas entendu les mots qui naissaient d'elles
Ni goûté la douceur de tes tristes amours :
Mais je pleure ton corps et son charme équivoque
Et les baisers trop lents qui l'auraient effleuré,
Chair de jadis, désir dont je me suis leurré
Parce qu'un même appel de buccins nous évoque
Vers les mêmes cyprès noirs et silencieux…
Vain appel, ombre vaine et menteuses fanfares :
Jamais je ne clorai de mes lèvres avares
Tes yeux désenchantés qui connurent les dieux.
Sommeille loin de moi près de la mer antique
Sous un ciel insulté par de confuses voix
Où la vague qui chante encor comme autrefois
Entrechoque les mâts du port aromatique :
Toujours l'âpre soleil et la foule et l'embrun,
Loin de moi, troubleront ta poussière ignorée
Et l'inutile fleur que je t'ai consacrée
Ne réjouira pas ta cendre d'un parfum.
Viens respirer l'odeur des vignes et des fruits.
Ce soir te sera doux comme tes longues nuits,
Hymnis, enfant qui dors depuis deux mille années,
Et par le souffle lent des sentes où je fuis
Les roses du tombeau ne seront point fanées.
Je te dédie, enfant, la mourante forêt.
Elle se pare encor malgré son mal secret :
Tu te reconnaîtras à sa noble agonie,
Vierge dont le front pâle et fiévreux se paraît
D'or royal attristé par la blême ancolie.
L'automne funéraire embaume les halliers.
Hymnis ! Hymnis ! Hymnis ! tes cheveux déliés
Libres du bandeau strict où tu les emprisonnes
Ont frôlé des santals et des girofliers
Et se sont enivrés de cruelles automnes.
De plus calmes parfums, ce soir, te charmeront.
Pour que ton corps sacré retourne sans affront
De la forêt qui meurt aux ténèbres divines
Je veux entrelacer à l'entour de ton front
Le thyrse noir du lierre aux suprêmes glycines.