Iambes

By Aimé Camp

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Est-ce toi qui l’a dit, colonel diplomate,

Que la force prime le droit ?

C’est ainsi qu’eût parlé le Hun ou le Sarmate,

Le barbare à l’esprit étroit,

Quand il précipitait ses sauvages cohortes

Au regard fave, au cri strident,

Et qu’il frappait à coups de hache, sur les portes

Du grand Empire d’Occident.

Mais quand la loi d’amour est la loi de notre âme,

Tenir le discours d’un voleur,

Tant de siècles après que du gibet infâme

Tomba ce mot : « Pardonnez-leur »

Dire que la Justice est un appui fragile,

La rejeter avec dédain,

N’est-ce pas, ô Bismark, abjurer l’Évangile,

Relever les autels d’Odin ?

De l’esprit infini qui fait mouvoir les mondes,

Magnifique émanation,

Le droit ne fléchit pas aux fugitives ondes

De chaque génération.

L’humanité l’adore ; il est impérissable ;

Tout passe et lui ne passe pas.

Ce qu’il ne fonde point est bâti sur le sable,

N’est qu’un vil jouet du trépas.

Le droit décrit aux cieux sa radieuse orbite ;

La lumière sur nous descend ;

Et, de près ou de loin, chaque peuple gravite

Vers ce foyer incandescent.

Si le peuple français est si grand dans l’histoire,

C’est que, dans ses nobles desseins,

Pour l’équité, l’honneur la liberté, la gloire,

Pour les principes les plus saints,

Il répandit toujours le pur sang de ses vains ;

C’est qu’ardent défenseur du Droit,

Il repousse du pied les ambitions vaines

De qui n’est que fort et qu’adroit.

La force n’a qu’un temps ; dans ses calculs trompée,

Elle reçoit bientôt son prix.

Elle frappait, mais tombe à son tour sous l’épée,

Objet de haine et de mépris.

Justice, Vérité, vous nous ouvrez la sphère

Qu’éclaire l’éternel flambeau ;

Votre source aux flots purs peut seule satisfaire

Notre brûlante soif du beau.

S’il nous faut de Bismark adopter les maximes,

Tuons l’âme, abolissons Dieu ;

Fermons l’oreille aux voix de ces penseurs sublimes

Qu’on nomme Platon, Montesquieu ;

De l’Idéal divin que poursuivent les âges

Détournons un triste regard ;

Effaçons de nos cœurs ses augustes images,

Et n’adorons que le hasard.

Mais non : la conscience a des lois et des règles,

Immortelles filles des cieux ;

Elles sauront briser l’étendard aux deux aigles

Dans les mains d’un ambitieux.

Qu’il s’applaudisse donc, ce chancelier impie,

Sous un casque de cuirassier :

Le droit se venge un jour, et le crime s’expie,

Malgré tous les canons d’acier.

Où tend-il par l’insulte aux plus hautes doctrines,

Brutal apôtre de l’erreur ?

Que veut-il ?… proclamer sur de vastes ruines

Frédéric-Guillaume Empereur.

O femmes de Berlin, parez-vous pour la fête ;

Cueillez des fleurs et tressez-les :

sa majesté caduque à revenir s’apprête

Avec son Méphistophélès.

Apprêtez pour leurs mains de triomphales palmes,

Ils se conduisent en héros ;

Auteurs d’atrocités, tous deux sont fiers et clames,

Ils ont le sang froid des bourreaux.

Traîner, comme troupeaux qu’à l’abattoir on mène,

Saxe, Bavière et Wurtemberg ;

Détruire les trésors de la pensée humaine

Dans la cité de Guttemberg ;

Marcher en ne laissant que des monceaux de braise

Dans chaque village envahi ;

Bâtonner, fusiller les paysans à l’aise,

Pourquoi ? pour n’avoir pas trahi ;

Apporter avec soi, partout où l’on chemine,

Ainsi qu’un Genséric nouveau,

Le vol, l’assassinat, le typhus, la famine,

La paix horrible du tombeau ;

Jeter femmes, enfants au bûcher de Baseilles,

Comme dans un autodafé ;

Voilà par quels exploits et par quelles merveilles

Prince et Ministre ont triomphé !

Du Comte de Bismark, du pieux roi Guillaume

Voilà les belles actions ;

Voilà comment se change en empire un royaume,

Sous les regards des nations !

Oui, mais malheur à vous ! Votre fatale ivresse

Aura sa fin, nobles bandits ;

Et de la liberté la foudre vengeresse

Tombera sur vos fronts maudits.