Ibsen

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Ibsen n’est plus ! Sa mort évoque

En moi cette bizarre époque

— Voilà bien des ans… quelque vingt

Où la plupart de nos critiques

Firent à son art dramatique

Le succès que l’on sait. « Enfin !

Disaient-ils — Voici du théâtre

Profond, tour à tour et folâtre,

Et lumineux comme l’Été. »

Alors que c’était, au contraire,

Un vrai magma d’ennui polaire

Et d’impénétrabilité.

N’importe. Ce théâtre sombre,

Compris ou non par le grand nombre,

Fut adopté d’un cœur léger ;

Au surplus, que de gens, en France,

Vont admirant, de confiance,

Tout ce qui vient de l’étranger.

Ceux-là — je parle du Vulgaire —

De ceux qui ne comprenaient guère,

Et disaient : je n’ai pas compris,

Étaient renvoyés à leurs douches,

Par nos Ibséniens farouches,

Et traités de poissons pourris.

On voyait de puissants esthètes,

Des « Art nouveau », de fortes têtes,

Qui se découvraient tout à coup

Des affinités scandinaves,

Et bouillonnaient comme des laves,

Quand on n’était pas de leur goût.

Ibsen… ce fut là son sort pire !

L’emportait autant sur Shakespeare.

Qu’ils n’avaient peut-être point lu,

Comme fait le Vin sur la lie,

Ou bien, ma petite chérie,

Sur un nègre d’Honolulu…

Nos classiques, nos romantiques

Étaient des préjugés gothiques,

Pour ces messieurs… du rococo ;

Molière, une pauvre guimbarde,

Corneille, un fantôme de barde,

Le père Hugo, un vieux coco.

Rappelez-vous les snobinettes,

Les jeunes Botticellinettes !…

Elles eurent tôt établi

Que, pour bien comprendre le Maître,

Il fallait, au préalable, être

Coiffée à la Botticelli !

Et toutes ces petites folles

Pataugeaient emmi les symboles,

Comme dans un bain de clarté.

Et l’on nous dira que la femme

N’est qu’une toute petite âme…

Possible — mais quelle santé !

Cependant, des esprits contraires,

Et, dans un sens, plus téméraires,

Traitaient Ibsen de turlupin,

Disant que son « Canard sauvage »

Dont on faisait si grand tapage,

N’était, en somme, qu’un… lapin.

J’entends encore feu « notre oncle »

Exaspéré comme un furoncle,

Notre oncle un peu traînard en Art,

Criant, comme un damné de Dante,

À l’ibsénité révoltante,

Quand on lui posa ce « canard ».

Mon Dieu !… le tout est de s’entendre

Ibsen, un génie, à tout prendre,

Est au dessus de ces débats.

Il nous faut garder ce grand homme

De ceux qui le déifient, comme

De ceux qui n’en font qu’un repas.

Quoi qu’il en soit, ce vieux burgrave

Brille au firmament scandinave.

Mais si, pour nous, Français, il luit

Comme un soleil, et nous transporte,

Ce ne doit être, en quelque sorte,

Que comme un « soleil de minuit. »