Idylle coupée
Written 1873-01-01 - 1873-01-01
C'est très parisien dans les rues
Quand l'Aurore fait le trottoir,
De voir sortir toutes les Grues
Du violon, ou de leur boudoir…
Chanson pitoyable et gaillarde ;
Chiffons fanés papillotants,
Fausse note rauque et criarde
Et petits traits crûs, turlutants :
Velours râtissant la chaussée ;
Grande-duchesse mal chaussée,
Cocotte qui court becqueter
Et qui dit bonjour pour chanter…
J'aime les voir, tout plein légères,
Et, comme en façon de prières,
Entrer dire… Bonjour, gros chien —
Au merlan, puis au pharmacien.
J'aime les voir, chauves, déteintes,
Vierges de seize à soixante ans,
Rossignoler pas mal d'absinthes,
Perruches de tout leur printemps ;
Et puis payer le mannezingue,
Au Polyte qui sert d'Arthur,
Bon jeune homme né brandezingue,
Dos-bleu sous la blouse d'azur.
— C'est au boulevard excentrique,
Au — BON RETOUR DU CHAMP DU NORD —
Là : toujours vert le jus de trique,
Rose le nez des Croque-mort…
Moitié panaches, moitié cire,
Nez croqués vifs au demeurant,
Et gais comme un enterrement…
— Toujours le petit mort pour rire ! —
Le voyou siffle — vilain merle —
Et le poète de charnier
Dans ce fumier cherche la perle,
Avec le peintre chiffonnier.
Tous les deux fouillant la pâture
De leur art … à coups de grouins ;
Sûrs toujours de trouver l'ordure.
— C'est le fonds qui manque le moins.
C'est toujours un fond chaud qui fume,
Et, par le soleil, lardé d'or…
Le rapin nomme ça : bitume ;
Et le marchand de lyre : accord.
— Ajoutez une pipe en terre
Dont la spirale fait les cieux…
Allez : je plains votre misère,
Vous qui trouvez qu'on trouve mieux !
C'est le Persil des gueux sans poses,
Et des riches sans un radis…
— Mais ce n'est pas pour vous, ces choses,
O provinciaux de Paris !…
Ni pour vous, essayeurs de sauces,
Pour qui l'azur est un ragoût !
Grands empâteurs d'emplâtres fausses,
Ne fesant rien, fesant partout !
— Rembranesque ! Raphaélique !
— Manet et Courbet au milieu —
… Ils donnent des noms de fabrique
A la pochade du bon Dieu !
Ces Gallimard cherchant la ligne,
Et ces Ducornet-né-sans-bras,
Dont la blague, de chic, vous signe
N'importe quoi … qu'on ne peint pas.
Dieu garde encor l'homme qui glane
Sur le soleil du promenoir,
De flairer jamais la soutane
De la vieille dame au bas noir !
… On dégèle, animal nocturne,
Et l'on se détache en vigueur ;
On veut, aveugle taciturne,
A soi tout seul être blagueur.
Savates et chapeau grotesque
Deviennent de l'antique pur ;
On se colle comme une fresque
Enrayonnée au pied d'un mur.
Il coule une divine flamme,
Sous la peau ; l'on se sent avoir
Je ne sais quoi qui fleure l'âme…
Je ne sais — mais ne veux savoir.
La Muse malade s'étire…
Il semble que l'huissier sursoit…
Soi-même on cherche à se sourire,
Soi-même on a pitié de soi.
Volez, mouches et demoiselles !…
Le gouapeur aussi vole un peu
D'idéal… Tout n'a pas des ailes…
Et chacun vole comme il peut.
— Un grand pendard, cocasse, triste,
Jouissait de tout ça, comme moi,
Point ne lui demandais pourquoi…
Du reste — une gueule d'artiste —
Il reluquait surtout la tête
Et moi je reluquais le pié.
— Jaloux … pourquoi ? c'eût été bête,
Ayant chacun notre moitié. —
Ma béatitude nagée
Jamais, jamais n'avait bravé
Sa silhouette ravagée
Plantée au milieu du pavé…
— Mais il fut un Dieu pour ce drille :
Au soleil loupant comme ça,
Dessinant des yeux une fille…
— Un omnibus vert l'écrasa.