Idylle suburbaine

By Laurent Tailhade

Written 1899-01-01 - 1899-01-01

Voici les bicyclistes,

Ainsi que des ballistes

Leurs machines lançant

Sur le passant.

Voici les dégrafées

Hideusement coiffées,

Telles qu’un hanneton,

Dans leur veston.

Comme un porc que l’on châtre,

Le calicot folâtre

Hurle, par les faubourgs,

Maints calembours.

Voici Joseph Prudhomme,

Qui loin, loin de Sodome,

Sans mail-coach de Binder,

Prend un bain d’air !

Dans le bois de Vincennes,

Les magistrats obscènes

Viennent se trimbaler

Et pédaler.

Ça refait leur échine

De rouler à machine,

Libidineux et gras,

Sur le ray-grass.

Et les dames faciles

Ricanent, imbéciles,

De pister, à vélo,

Maint gigolo.

Tout le bois en fourmille.

Puis, ce sont des familles

Complètes d’ouverriers

Inébriés.

Ils apportent salade,

Gruyère, marmelade,

Veau, laitue et pourpier,

Dans du papier.

Une âme de friture

Égaye la nature,

Qu’emplit ta grande voix,

Chevandebois !

Quelque parfum agreste,

La sueur et le reste,

Diversifie au loin

L’odeur du foin.

La poussière assaisonne

Les macarons. Foisonne

La mouche des cacas,

Sur le lilas.

Plaisir combien champêtre !

Et qui ne voudrait paître

Ces repas digestifs,

Sur les fortiffs !

L’Himalaya dégoûte

Les humbles. Somme toute,

Tu vaux mieux que le Nil,

Lac Dauménil.

Car le tramway du Louvre

Peut, quand le temps se couvre,

Y mener les bourgeois,

À travers bois.

Ô douceur efficace !

Lamper un melécasse

Et le bitter plus dur,

Devant l’azur !

Ainsi triomphe l’ordre !

Nul n’a besoin de mordre,

Ayant usé ses bas,

En tels ébats.

Et, toute la semaine,

Les cyclistes que mène

Un rude et tâtillon

Chef de rayon ;

Les employés moroses,

Ayant humé les roses

Et longtemps baladé

Par Saint-Mandé,

Acceptent ergastules,

Camouflets et sportules

Et les repus grugeant

Leur pauvre argent.

C’est pourquoi leurs équipes

T’émeuvent jusqu’aux tripes

Coppée, ô sacristain

Si peu hautain !