III

By Théodore Banville

Written 1842-01-01 - 1842-01-01

Oui, mon cœur et ma vie !

Et je sais bien,

Ô chère inassouvie,

Que ce n'est rien !

Ah ! Si j'étais la rose

Que le soir brun

En souriant arrose

D'un doux parfum ;

Si j'étais le bois sombre

Qui sur les champs

Jette au loin sa grande ombre

Et ses doux chants,

Ou l'onde triomphale

D'où le soleil

Sur son beau char d'opale

S'enfuit vermeil ;

Si j'étais la pervenche

Ou les roseaux,

Ou le lac, ou la branche

Pleine d'oiseaux,

Ou l'étoile qui marche

Dans un ciel pur,

Ou le vieux pont d'une arche

Au profil dur ;

Si j'étais la voix pleine,

La voix des cors,

Qui fait bondir la plaine

À ses accords,

Ou la nymphe du saule

Au sein nerveux

Qui met sur son épaule

Ses longs cheveux ;

À vous, ô charmeresse

Pleine d'attraits,

Élise, à vous, sans cesse

Je donnerais

Ma voix, ma fleur, mon ombre

Douce à chacun,

Mes chants, mes bruits sans nombre

Et mon parfum,

Et tout ce qui vous fête

Comme une sœur.

Mais je suis un poëte

Plein de douceur,

Qui ne sait que bruire

À tous les bruits,

Faire vibrer sa lyre

Au vent des nuits,

Ou, quand le jour se lève

Tout azuré,

S'envoler dans un rêve

Démesuré.

Donc, je vous ai servie,

Heureux encor

De vous donner ma vie,

Cette fleur d'or

Que tourmente et caresse

Dans un rayon

La frivole déesse

Illusion ;

Mon esprit, qui s'enivre

De vos clartés,

Et qui ne veut plus vivre

Quand vous partez ;

Et tout ce que je souffre

Si loin du jour,

Et mon âme, ce gouffre

Empli d'amour !