Inno Ebrioso
Written 1857-01-01 - 1857-01-01
Que le Chypre embrasé circule dans mes veines !
Effaçons de mon cœur les espérances vaines,
Et jusqu’au souvenir
Des jours évanouis, dont l’importune image
Comme au fond d’un lac pur un ténébreux nuage
Troublerait l’avenir !
Oublions, oublions ! La suprême sagesse
Est d’ignorer les jours épargnés par l’ivresse,
Et de ne pas savoir
Si la veille était sobre, ou si de nos années
Les plus belles déjà disparaissaient, fanées
Avant l’heure du soir.
Qu’on m’apporte un flacon, que ma coupe remplie
Déborde, et que ma lèvre, en plongeant dans la lie
De ce flot radieux,
S’altère, se dessèche et redemande encore
Une chaleur nouvelle à ce vin qui dévore
Et qui m’égale aux dieux !
Sur mes yeux éblouis, qu’un voile épais descende,
Que ce flambeau confus pâlisse ! et que j’entende,
Au milieu de la nuit,
Le choc retentissant de vos coupes heurtées,
Comme sur l’Océan les vagues agitées
Par le vent qui s’enfuit !
Si mon regard se lève au milieu de l’orgie,
Si ma lèvre tremblante et d’écume rougie,
Va cherchant un baiser,
Que mes désirs ardents sur les épaules nues
De ces femmes d’amour, pour mes plaisirs venues,
Ne puissent s’apaiser.
Qu’en mon sang appauvri leurs caresses lascives
Rallument aujourd’hui les ardeurs convulsives
D’un prêtre de vingt ans,
Que les fleurs de leurs fronts soient par mes mains semées,
Que j’enlace à mes doigts les tresses parfumées
De leurs cheveux flottants.
Que ma dent furieuse à leur chair palpitante.
Arrache un cri d’effroi ; que leur voix haletante
Me demande merci !
Qu’en un dernier effort mes soupirs se confondent,
Par un dernier défi que nos cris se répondent
Et que je meure ainsi !
Ou si Dieu me refuse une mort fortunée ;
De gloire et de bonheur à la fois couronnée,
Si je sens mes désirs,
D’une rage impuissante immortelle agonie,
Comme un pâle reflet d’une flamme ternie,
Survivre à mes plaisirs ;
De mon maître jaloux, insultant le caprice,
Que ce vin généreux abrège le supplice
Du corps qui s’engourdit ;
Dans un baiser d’adieu que nos lèvres s’étreignent,
Qu’en un sommeil glacé tous mes désirs s’éteignent,
Et que Dieu soit maudit.