Inno Ebrioso

By Alfred de Musset

Written 1857-01-01 - 1857-01-01

Que le Chypre embrasé circule dans mes veines !

Effaçons de mon cœur les espérances vaines,

Et jusqu’au souvenir

Des jours évanouis, dont l’importune image

Comme au fond d’un lac pur un ténébreux nuage

Troublerait l’avenir !

Oublions, oublions ! La suprême sagesse

Est d’ignorer les jours épargnés par l’ivresse,

Et de ne pas savoir

Si la veille était sobre, ou si de nos années

Les plus belles déjà disparaissaient, fanées

Avant l’heure du soir.

Qu’on m’apporte un flacon, que ma coupe remplie

Déborde, et que ma lèvre, en plongeant dans la lie

De ce flot radieux,

S’altère, se dessèche et redemande encore

Une chaleur nouvelle à ce vin qui dévore

Et qui m’égale aux dieux !

Sur mes yeux éblouis, qu’un voile épais descende,

Que ce flambeau confus pâlisse ! et que j’entende,

Au milieu de la nuit,

Le choc retentissant de vos coupes heurtées,

Comme sur l’Océan les vagues agitées

Par le vent qui s’enfuit !

Si mon regard se lève au milieu de l’orgie,

Si ma lèvre tremblante et d’écume rougie,

Va cherchant un baiser,

Que mes désirs ardents sur les épaules nues

De ces femmes d’amour, pour mes plaisirs venues,

Ne puissent s’apaiser.

Qu’en mon sang appauvri leurs caresses lascives

Rallument aujourd’hui les ardeurs convulsives

D’un prêtre de vingt ans,

Que les fleurs de leurs fronts soient par mes mains semées,

Que j’enlace à mes doigts les tresses parfumées

De leurs cheveux flottants.

Que ma dent furieuse à leur chair palpitante.

Arrache un cri d’effroi ; que leur voix haletante

Me demande merci !

Qu’en un dernier effort mes soupirs se confondent,

Par un dernier défi que nos cris se répondent

Et que je meure ainsi !

Ou si Dieu me refuse une mort fortunée ;

De gloire et de bonheur à la fois couronnée,

Si je sens mes désirs,

D’une rage impuissante immortelle agonie,

Comme un pâle reflet d’une flamme ternie,

Survivre à mes plaisirs ;

De mon maître jaloux, insultant le caprice,

Que ce vin généreux abrège le supplice

Du corps qui s’engourdit ;

Dans un baiser d’adieu que nos lèvres s’étreignent,

Qu’en un sommeil glacé tous mes désirs s’éteignent,

Et que Dieu soit maudit.