Intérieurs

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Je me souviens de mon berceau

Tout au fond, tout au fond d'un rêve.

Il balançait comme un vaisseau

Sur la vague qui le soulève

Je me souviens de ta chanson

Tristement, tristement la même.

Maintenant encore je l'aime

Et la redis à ta façon

Je me souviens des ombres basses

Noires, noires sur les murs blancs,

Et de tous les fantômes lents

Qui se promenaient dans les glaces

Je me souviens du grand plafond

Hanté, hanté par la veilleuse,

Et de ma tristesse sans fond,

Toute petite âme peureuse

Je sens encor, je sens encor

Cette toute première enfance,

Et c'est en moi, lorsque j'y pense,

Désespéré comme ta mort.

Quand venait le soir tu cousais un peu…

Travail de maman jamais ne s'achève.

Dans son fauteuil rouge, au coin de son feu,

Fumait notre père en suivant un rêve

Autour de vous deux qui ne disiez rien,

Moi la plus petite et mes sœurs aînées

Nous faisions sans bruit notre va et vient

— Oh ! soirs de jadis, ô fraîches années !

Parfois, doucement, un rien de sommeil

Inclinait ton front sur ton lent ouvrage.

Et nous riions, nous, c'était de notre âge,

De ce geste là, chaque soir pareil

Mon père rêvait dans sa fumée acre.

Toi, les yeux mi-clos, tu dormais, maman

Et j'ignorais, moi, que ces yeux de nacre

Me montraient déjà ton dernier moment.

Avant de vivre, avant ce qui flambe et s'éteint,

A l'âge adolescent où tout l'être se cambre,

C'était toi qui venais m'éveiller dans ma chambre,

Premier visage du matin

Les volets, en s'ouvrant, te faisaient toute claire.

Ton sourire un peu triste annonçait : « Me voilà ! »

Dans la grande maison, tes filles et mon père,

Toute la famille était là

C'était toi, c'était toi, maman, toute vivante,

Toi qui devais mourir un jour seule avec moi

Et je ne pleurais pas, ces matins-là, d'émoi.

Oh ! ta fin tragique et navrante !

C'était toi, droite, alerte, et rose de santé :

Et moi je n'étais pas immensément ravie.

« Bonjour, maman ! » disais-je. Et c'est tout. Car ta vie

Me semblait une éternité.

Lorsque je débarquais avec mon compagnon,

L'Orient dans les yeux et le rire à la bouche,

Portant l'inquiétude et l'orgueil de mon nom

Au fond de mon âme farouche,

Lorsque je revenais de mes lointains voyages,

Du grand soleil arabe et de l'infini bleu,

Je vous trouvais tous deux assis au coin du feu

Un peu plus courbés par vos âges

Mais comprenais-je, hélas ! ô mon père et ma mère ?

Souriants tous les deux, vous sembliez pareils.

Je secouais sur vous mes déserts, mes soleils,

Toute l'éclatante chimère,

Et je ne voyais point passer sous votre porte

La grande ombre du spectre éternel et sans yeux,

Les doigts déjà tendus vers tout ce qu'il emporte,

Et qui vous guettait tous les deux.