Introduction
Written 1851-01-01 - 1851-01-01
Je n'ai jamais été de ces fâcheux esprits
Qui font profession de détester Paris,
Et dont l'humeur morose à tout propos étale
Un suprême dédain pour notre capitale.
Copistes de Rousseau, le sombre genevois,
A l'envi contre nous ils élèvent la voix,
Et nous ont fait partout la triste renommée
De marcher dans la boue, à travers la fumée ;
D'être légers, bavards, curieux, inconstants ;
D'agir ou de parler toujours à contre-temps ;
Et de n'avoir pour règle, en vertu comme en vice,
Que l'éternelle loi du mobile caprice.
Tel est notre portrait : s'il dit la vérité,
Vous conviendrez du moins qu'on ne l'a point flatté.
De critiquer ainsi quelle manie étrange !
Non, nous n'habitons pas une ville de fange ;
Le soleil a pour nous des rayons bienfaisants ;
Paris a rajeuni sous le travail des ans,
Et nous ne sommes pas tous atteints de folie.
Nous aimons le plaisir… Au travail il s'allie.
Nous avons nos défauts ; mais qui n'a pas les siens ?
Pour moi, j'aime Paris et mes concitoyens.
Paris est pour l'esprit une mine féconde :
C'est un grand réservoir où vient puiser le monde.
L'Idée, en s'échappant de ce centre puissant,
Échauffe tous les cœurs qu'elle touche en passant.
Rien ne se fait chez nous, qui dans toute l'Europe
Soudain ne retentisse et ne se développe.
Encelades nouveaux, nos moindres mouvements
Font tressaillir le sol jusqu'en ses fondements.
Les peuples sur nos lois ont façonné leur code,
Et de nos vêtements ils reçoivent la mode ;
Ainsi que nos tableaux, nos livres vont partout ;
On parle notre langue, on calque notre goût ;
L'Art qui végète ailleurs, nous donne des merveilles ;
Rossini, Meyerbeer nous ont voué leurs veilles
En recevant de nous, par l'hospitalité,
Leur baptême d'honneurs et de célébrité.
Les peuples sont le bras, — nous la tête qui pense.
Que de fièvre chez nous, que d'ardeur se dépense !
Comme nous répandions notre sang et notre or,
Tandis qu'à l'Étranger on sommeillait encor !
Si la France a d'abord reflété la lumière,
C'est que des nations elle est l'avant-courrière ;
Qu'elle doit à la fois, en étendant la main,
Soutenir le courage et montrer le chemin ;
Chanter l'hymne d'amour ou l'altière fanfare ;
En guerre être un drapeau, dans la paix être un phare.
Cessez donc, ô frondeurs, de blâmer sans raison,
Et d'ébranler ainsi votre propre maison ;
Cessez de vous répandre en ironie amère :
Enfants, ne frappez pas le sein de votre mère.
Je conviens avec vous qu'il fut de mauvais jours
Où chez nous la discorde et la haine eurent cours ;
Où les partis, armés pour la guerre civile,
Promenèrent la mort dans les murs de la ville…
Tristes jours qu'il faudrait rayer du souvenir,
Taches que le passé transmet à l'avenir.
Mais voit-on l'Océan, sous d'éternels orages,
Constamment déchaîné, bouleverser ses plages ?
La fièvre des combats enflamma notre sein ;
Mais, on l'a dit, le temps est un grand médecin.
Les siècles à venir nous cachent leurs oracles ;
L'humanité n'a pas achevé ses miracles.
Tant que l'arbre de Dieu sur l'homme s'étendra,
C'est la France surtout que son ombre aimera.
Souvent je me suis dit,— lorsque dans une fête
Le plaisir enivrant montait à chaque tête ;
Lorsqu'aux sons de l'orchestre, amour et volupté
Faisaient battre le cœur et briller la beauté, —
Quel roman ce serait, charmantes créatures,
Si l'on traçait de vous autant de miniatures ;
Quels traits. quel coloris vous pourriez inspirer !
Vous chanter, ce serait presque vous adorer.
Et pourquoi le poëte, ermite solitaire,
Se tient-il dédaigneux loin des bruits de la terre ;
Ou, se laissant aller au vain rêve du moi,
Remplit-il l'univers de son mystique émoi ?
Il trouverait ici bien plus de poésie,
Et la réalité serait sa fantaisie.
Faisons donc aujourd'hui, sur des types divers,
Sur le monde vivant, — notre ROMAN EN VERS.
Nous n'irons pas chercher, dans les temps héroïques,
Les modèles connus des figures épiques.
Ce genre ne sied plus : Ulysse, Ajax, Hector,
Auprès de nos lecteurs risqueraient d'avoir tort ;
Les malheurs d'Herminie ou les transports d'Armide
Ne trouveraient plus même une paupière humide ;
Énée irait tout seul combattre au Latium,
Et la Pharsale aurait un effet d'opium.
Récits des paladins, des géants, des batailles,
Le temps vous réservait aussi vos funérailles :
Vous charmiez nos aïeux… Peut-être un jour nos fils
Dans le même dédain tiendront-ils nos écrits.
N'importe, et quel que soit le destin de ma muse,
Si de mes fictions quelque lecteur s'amuse,
J'aurai bien employé mes heures de loisir.
Puissiez-vous en mes vers goûter quelque plaisir,
Revenir vers un monde ; aux sentiments d'artistes ;
Oublier le pathos de nos so_ci_a_lis_tes,
Et pour tromper l'ennui vous plonger au besoin
Dans ce monde d'hier qui déjà semble loin !
Bien qu'en dise Burger, la tombe au calme invite ;
Mais ce sont maintenant les vivants qui vont vite ;
Et l'on n'a pas plus tôt ouvert les yeux au jour,
Que l'on voit tous les rois renversés tour à tour ;
Qu'on entend retentir, dans les villes en larmes,
Le tambour, le canon et la cloche d'alarmes…
Quand l'émeute sans frein s'élance en rugissant
Comme un tigre altéré de carnage et de sang,
Et que nos monuments sont des champs de bataille
Où l'Art sacrifié périt sous la mitraille.
Tâchons, fût-ce un instant, de fixer nos regards
Sur des temps plus heureux pour l'esprit et les arts.
Voyons passer la vie ainsi qu'une eau qui change
Et s'éclaire parfois d'une lueur étrange,
Limpide aussi parfois quand l'azur reflété
N'a pas sous le brouillard perdu sa pureté.
Faisons poser le monde, ainsi que sur la scène
Se meut devant nos yeux la Comédie humaine.
Avec vos oripeaux, vos masques, vos galons,
Défilez tour à tour, acteurs de nos salons.
— Mais, dira-t-on, pourquoi ne pas conter en prose ? —
Si la chose est nouvelle, eh bien ! tentons la chose.
Lafontaine écrivait : « Si je n'obtiens le prix,
« J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris. »
Accueillez un essai ; dans le siècle où nous sommes,
Lorsqu'on réforme tout, la nature, les hommes,
Et les gouvernements, et les lois et les mœurs,
Sera-t-on sans pitié pour les pauvres rimeurs ?
Et devront-ils garder un silence stoïque,
Ou bien, de par Platon, quitter la république ?
Vous qui nous refusez un grain pour subsister,
Prosaïques fourmis, laissez-nous donc chanter !