Inventaire

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

Je vis, noyé dans l'ombre noire,

Un spectre, déjà fort ancien,

Qui montrait son crâne d'ivoire,

Comme un académicien.

Il semblait un roi de Pergame,

Et ses sourcils vertigineux,

Longs comme des cheveux de femme,

En s'emmêlant faisaient des nœuds.

Entre ses doigts, blanche et fatale,

Et plus fragile qu'un roseau,

Une mourante aux bras d'opale

Se débattait comme un oiseau.

Comme il l'entraînait vers l'abîme,

Mon regard curieux et net

Sur le front de cette victime

Lut : Mil huit cent soixante-sept.

L'instant d'après elle était morte,

Et le vieillard aérien

Me dit : Je suis le Temps. J'emporte

Ce qui ne vous sert plus à rien.

Oh ! s'il en est ainsi, (lui dis-je

Sans quitter l'ombre où je songeais,)

Père, complète le prodige :

Emporte encor d'autres objets !

Emporte décidément, comme

Bagage désormais vieillot,

La vertu de monsieur Prudhomme

Et l'humilité de Veuillot !

Emporte aux astres en démence

L'ode épique de Belmontet,

Qui naguère, d'une aile immense,

Aussi haut que Babel montait !

Emporte la noire faconde,

Amendements et mandements,

Qui chaque matin nous inonde,

Si prodigue en débordements !

Prends les refrains de Francis Tourte !

Même avec eux, puissant démon,

Emporte la culotte courte

Du silencieux Darimon.

Et, si tant est que tu le puisses,

Sur l'ouragan, ton noir cheval,

Emporte le maillot à cuisses

De mademoiselle Delval !

Emporte, noir tas de couleuvres

Qui te couvriront le poitrail,

Rocambole, et toutes les œuvres

De monsieur Ponson du Terrail,

Sombre amas, pile gigantesque,

Plus haute que l'Himalaya,

Et joins-y tout le chœur grotesque

Des pièces que lima Laya !

Puis, emporte, avec ses paroles

Où grince l'hiatus cuisant,

Le hideux bruit de casseroles

Qui se dit musique — à présent !

Emporte avec idolâtrie

Le grand serpent de mer privé,

Les articles de La Patrie,

Les Suzannes de Legouvé !

Délires, bêtises, huées,

Lâches attaques des jaloux,

Emporte tout dans les nuées !

Mais, ô bon vieillard, laisse-nous

L'ardeur du vrai, l'amour du juste,

Ce lys qui sans tache fleurit,

La grande poésie auguste,

Les belles fêtes de l'esprit !

Laisse-nous la sainte ironie,

La patience, la fierté,

Le culte obstiné du génie,

L'amour de l'âpre Liberté,

Et le dédain de la souffrance

Qui tient nos regards éblouis,

Et tout ce que nous nommions France

En des âges évanouis,

Lorsque la lèvre de l'Aurore

Baisait nos cheveux soulevés,

Et que nous n'étions pas encore

La France des petits crevés !