IV

By Théodore Banville

Written 1842-01-01 - 1842-01-01

Ô mon âme, ma voix pensive,

Ô mon trésor échevelé,

Mon myosotis de la rive,

Mon astre, mon rêve étoilé !

Mon amour, ma blanche sirène,

Calice d'argent où je bois,

Ô ma jeune esclave, ô ma reine,

Mon poëme à la douce voix !

Pourquoi, mon bel ange sans aile,

Folle enfant qui me caressez,

Pourquoi donc êtes-vous si belle

Avec vos longs cheveux tressés ?

Oh ! Quand dans nos lointaines courses,

Sous l'abri des feuillages verts

Nous allons cueillir près des sources

Des pâquerettes et des vers,

Pourquoi le ciel bleu sur nos têtes

Met-il son manteau de saphir,

Et pourquoi la campagne en fêtes

Rit-elle au souffle du zéphyr ?

Pourquoi dans la petite chambre,

Lorsque tout bruit lointain se fond,

L'air est-il comme imprégné d'ambre,

L'eau pure, le divan profond ?

Enfant, sais-tu quelle puissance

Nous enveloppe d'un regard,

Et quels mots, de leur ciel immense,

Nous disent la nature et l'art ?

La nature nous dit : poëtes,

À vous mes ruisseaux et mes prés,

À vous mon ciel bleu sur vos têtes,

À vous mes jardins diaprés !

À vous mes suaves murmures

Et mes riches illusions,

Mes épis, mes vendanges mûres

Et mes couronnes de rayons !

L'art nous dit : à vous mes richesses,

Mes symboles, mes libertés,

Mes bijoux faits pour les duchesses,

Mes cratères aux flancs sculptés !

À vous mes étoffes de soie,

À vous mon luxe armorial

Et ma lumière qui flamboie

Comme un palais impérial !

À vous mes splendides trophées,

Mes Ovides, mes Camoëns,

Mes Glucks, mes Mozarts, mes Orphées,

Mes Cimarosas, mes Rubens !

Eh bien ! Oui, l'art et la nature

Ont dit vrai tous les deux, à nous

La source murmurante et pure

Qui me voit baiser tes genoux !

À nous les étoffes soyeuses,

À nous tout l'azur du blason,

À nous les coupes glorieuses

Où l'on sent mourir la raison ;

À nous les horizons sans voiles,

À nous l'éclat bruyant du jour,

À nous les nuits pleines d'étoiles,

À nous les nuits pleines d'amour !

À nous le zéphyr dans la plaine,

À nous la brise sur les monts

Et tout ce dont la vie est pleine.

Et les cieux, puisque nous aimons !