J'ai ouvert a mon bien-aimé,
Written 1925-01-01 - 1925-01-01
Dans l'ombre de la nuit je m'étais endormie,
Voici que mon cœur seul veillait…
Il entendit ta main écarter les œillets
Du treillis, et ta voix dire : « Ma grande amie,
Ma sœur, ô toi ! mon jardin clos,
Viens m'ouvrir et fais-moi partager ton repos…
C'est pour toi que ce soir j'ai quitté la montagne ;
Ne pouvant rompre tes liens,
J'ai laissé mes brebis à la garde des chiens,
Mais en chemin la solitude m'accompagne…
Je suis le captif qui s'enfuit
Sachant bien que sa chaîne, il l'emporte avec lui !
Tu m'as ravi la paix ! Donne au moins en échange
De cette fièvre de mon gang
Le nectar capiteux de ta douce vendange !
Et, puisque ton regard a déchiré mon flanc,
Que le dictame de ta bouche
Et le miel de ta langue adoucissent ma couche !
J'ai marché bien longtemps, pour venir jusqu'à toi,
Sur l'herbe des sentiers étroits,
Et la trop courte nuit sera presque passée…
J'ai traversé les marais fleuris de lotus,
Ma tête_ est pleine de rosée…
Ouvre ! ma sœur ! Ne me fais pas attendre plus ! »
De mon lit je réponds : « O toi qu'aime mon âme !
Je ne veux pas t'ouvrir encor…
Attends, prolonge un peu cet émoi de nos corps,
Ce tremblement profond dont notre chair s'enflamme,
Fermente, ainsi que d'un levain…
Ah ! laisse-nous souffrir de ce désir divin !
Tu vois, mon bien-aimé, tu vois que pour te plaire,
J'ai fardé mon visage étroit,
J'ai dépouillé ma robe, et le lien qui resserre
Mes tresses sur ma tempe, est un ruban d'orfroi…
Mon lit est couvert d'écarlate
Brodé de fils d'Égypte, aspergé d'aromates…
Maintenant t'ouvrirai-je ? O mon cher bien-aimé !
Tu ne verrais plus ton royaume…
Ma lampe baisse, et je ne sais la ranimer…
Et puis mes pieds sont oints d'aloès et de baumes,
Le cinabre a teint mes talons,
Je ne peux les souiller au sol de ma maison…
Mais je ne t'entends plus… le rire m'abandonne…
Je vais t'ouvrir, mon cher époux !
… Et sous l'auvent obscur, je ne trouve personne…
Aux garnitures du loquet, sur le verrou
Tes mains ont bien versé la myrrhe
Suivant l'usage, ô toi ! que mon âme désire !
Mais je t'ai fait attendre et tu t'es retiré,
Et ma vie est près d'expirer,
Car, malgré mon appel, le vent du Sud n'apporte
Que l'odeur de la nuit où se fanent les foins,
Mais mon amour ne répond point,
Et je mouille de pleurs tout le seuil de ma porte !
As-tu, dans la ruelle ouverte au siroco,
Perçu le bruit de mes sanglots ?
Qui sait !… Mais tu revins ! Et m'ayant regardée,
Tu pris, très doucement, mon front entre tes doigts…
Je dis : Seigneur !… c'est toi… c'est toi !…
…L'aurore paraissait sur les monts de Judée…