Jaloux

By Germain Nouveau

Written 1922-01-01 - 1922-01-01

En été dans ta chambre claire,

Vers le temps des premiers aveux,

(Ce jeu-là paraissait Te plaire)

On ouvrait parfois Baudelaire,

Avec ton épingle à cheveux,

Comme un croyant ouvre sa Bible,

En s’imaginant que le Ciel,

Dans un verset doux ou terrible,

Va parler à son cœur sensible,

Quelque peu superficiel ;

D’avance on désignait la page

À droite ou bien à gauche, et puis,

Par un chiffre le vers, ce mage

Qui devrait être ton image,

Ou me dire ce que je suis.

Nous prenions du goût à la chose.

Donc on tirait chacun pour soi

Un vers, au hasard, noir ou rose,

Dans ce beau Poète morose.

Nous commencions, d’abord à Toi,

Attention ! Dans ta ruelle

Tu mettrais l’univers entier.

Vous riez ! bon pour Vous, cruelle !

Car ce vers Vous flatte de l’aile,

Et c’est un compliment altier !

Un compliment comme en sait faire

Un homme sagace en amour,

Et qui fleure en sa grâce fière,

Sous le style de La Bruyère,

Son joli poète de Cour ;

Un compliment qui sent sa fraise,

Son talon rouge, et qui, vainqueur,

Allumant ses pudeurs de braise,

Eût fait rire Sainte Thérèse,

Chatouillée… au fond de son cœur.

Qu’il est bon ! oui !… mais moi… je gronde !

Y songez-Vous, avec ce vers,

Quelle figure fais-je au monde,

Dans cette ruelle profonde,

Au milieu de cet Univers !

Ah ! fi !… Pardonnez-moi… Madame…

Oui, je m’oublie !… oui, je sais bien…

Toute jalousie est infâme…

C’est un peu de vertige à l’âme,

Ça va se passer… ce n’est rien…

Ah ! tant mieux ! je vous vois sourire.

Continuons ce jeu si doux ;

Mais avant, je dois Vous le dire,

Afin d’éviter un mal pire,

Si jamais je deviens jaloux,

Rejetez-moi, moi gé, moi ène,

Moi, vilain monstre rabougri,

Rejetez-moi dans ma Géhenne ;

Le jaloux n’est plus, dans sa haine,

Rien… qu’un billet d’amour… aigri.