J'avais rêvé d'un grand bonheur silencieux
Written 1925-01-01 - 1925-01-01
J'avais rêvé d'un grand bonheur silencieux
Où nous aurions glissé sans connaître d'adieux,
Comme les flots de deux rivières
Coulent un jour d'été sous la pleine lumière,
Distincts et confondus, murmurants et muets,
Chaque goutte un monde secret…
Tu m'aurais possédée alors comme l'eau noie,
Et de toi seul j'aurais reçu toute ma joie !
Puis j'ai rêvé de ce bonheur qui tremble un peu,
Comme au-dessus des champs vacille l'air en feu…
Mais je savais la moisson prête,
Tu pouvais la faucher en dépit des tempêtes…
Je te voyais debout, tout prêt à recevoir
Les lourds épis gonflés d'espoir
Où se mêlaient des fleurs et la fraîcheur des herbes…
Et tes bras seuls pouvaient lier toute la gerbe…
Et puis, j'ai cru que le bonheur pouvait pleurer…
Qu'à ton front s'appuierait mon front désespéré,
Que mes larmes silencieuses
Fleuriraient sur tes doigts leurs pâles scabieuses,
Et que, devant la tombe où dormirait l'amour,
Je sentirais mon cœur trop lourd
Retentir sur le tien dans un rythme si tendre,
Que même seule, ah ! j'aurais pu, toujours l'entendre !
Plus tard, j'ai su que la douleur devait parler…
J'ai retrouvé les mots de tous les exilés
Et leur goût de cendre et d'argile…
Je n'ai pu t'ébranler, ô toi ! force tranquille,
Qui voulais ignorer jusqu'à tes vrais désirs.
Qui déchirais pour désunir,
Et qui fis s'étrangler tout écho de ma plainte,
Quand pour toi seul, elle sonnait, moins indistincte !
Alors j'appris que la douleur pouvait crier !
Et j'ai violé moi-même un secret meurtrier
Où s'étouffait mon cœur malade !
Oui, j'ai pleuré, gémi, hurlé, comme on s'évade !…
Et pourtant je ne sais encore si j'atteins
L'unique but que je veux mien !…
D'autres ont entendu clamer mon chant farouche,
Fait pour toi seul, pour que le dise enfin ta bouche,
Et j'ai senti qu'on profanait toute douleur !
Je t'ai sacrifié cette ultime pudeur…
…Dans chaque strophe qui reflète
Un peu de mon amour, de mon âme secrète.
Quand d'autres m'auront vue, ah ! le seul vrai danger
C'est que leurs souffles étrangers
Aient terni le miroir chaque jour davantage
Et que toi seul, tu méconnaisses mon visage,
Car j'ai rêvé que tu le voies encor plus beau
Vainqueur, quoique meurtri, sous le souple bandeau
D'une fille de Mnémosyne…
J'userai mes genoux à gravir la colline
Où croissent en plein ciel les lauriers d'Apollon…
De quel prix je paierai ce don,
Le sauras-tu jamais !… et voudras-tu nie croire
Que c'est pour toi, et pour t'offrir un peu de gloire !
Ne pense pas que ma douleur pût s'oublier !
Elle a toujours pleuré sur ces brins de lauriers
Et plus lourde en est leur couronne…
J'ai voulu la tresser pour dire : « Je la donne… »
Tout mon secret espoir serait que tu la veuilles
Et que j'échange enfin ses feuilles
Pour des myrtes en fleur que tes mains m'offriraient,
Car leur couronne est à mon cœur la seule vraie…