Je cacherai ma flûte

By Renée Vivien

Written 1906-01-01 - 1906-01-01

Je m’écoute, avec des frissons ardents,

Moi, le petit faune au regard farouche…

L’âme des forêts vit entre mes dents

Et le dieu du rythme habite ma bouche.

Dans ce bois, loin des ægipans rôdeurs,

Mon cœur est plus doux qu’une rose ouverte ;

Les rayons, chargés d’heureuses odeurs,

Dansent au son frais de la flûte verte.

Mêlez vos cheveux et joignez vos bras

Tandis qu’à vos pieds le bélier s’ébroue,

Nymphes des halliers ! — ne m’approchez pas !

Allez rire ailleurs pendant que je joue.

Car j’ai la pudeur de mon art sacré,

Et pour honorer la Muse hautaine,

Je chercherai l’ombre et je cacherai

Mes pipeaux vibrants dans le creux d’un chêne…

Parmi la tiédeur, parmi les parfums,

Je jouerai le long du jour, jusqu’à l’heure

Des chœurs turbulents et des jeux communs

Et des seins offerts que la brise effleure…

Je tairai mon chant pieux et loyal

Aux amants de vin, aux chercheurs de proie…

Seul le vent du soir apprendra mon mal

Et les arbres seuls connaîtront ma joie.

Je défends ainsi mes instants meilleurs…

Vous qui m’épiez de vos yeux de chèvres,

Ô mes compagnons ! allez rire ailleurs

Pendant que le chant fleurit sur mes lèvres.

Sinon, — je suis faune après tout, si beau

Que soit mon hymne, — et, bouc qui se rebiffe,

Je me vengerai d’un coup de sabot

Et d’un coup de corne et d’un coup de griffe.