Je pense a toi
By Albert Angot
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Je pense à toi, quand la nuit sombre
Vient envelopper notre camp
De son immense voile d’ombre,
Quand après le combat sanglant
Le foyer du bivac s’allume,
Que le coursier couvert d’écume
Au sein de la neige s’étend.
Je pense à toi, quand sous la tente
Le sommeil fuit loi de mes que,
Retirant sa main bienfaisante
De mon front embrasé de feux.
Je vois alors ton doux visage
Incliner vers moi son image ;
Dans ma peine je suis heureux.
Le présent fuit ; mon sort funeste,
Mes dangers, tout est effacé ;
Comme un murmure il ne me reste
Que le souvenir du passé.
Ce souvenir rend l’espérance
A mon pauvre cœur en souffrance ;
C’est le baume pour le blessé
Comme une rose printanière
Qu’effleure à peine un frais zéphyr
Du vent de son aile légère,
Je sens mon âme tressaillir.
Et je vois se dissiper l’ombre
Qui me dérobe l’avenir.
Je pense à toi quand la trompette
Soudain réveille les échos
Du bois qui nous sert de retraite
Pour goûter un peu de repos.
En avant ! c’est la cantonade
Qui se mêle à la fusillade,
Et fait tressaillir nos chevaux.
Là-bas, dans Paris enfermée
Tu dois entendre par moments
gronder aussi, ma bien-aimée,
Ces refrains des combats sanglants,
Sombres bruits, âpres mélodies,
Quand des puissantes batteries,
S’élancent les boulets fumants ?
Ma pauvre enfant, que de misères,
Que de chagrins il faut souffrir !
Bien des fois des larmes amères
De tes yeux pouvoir tarir
Ont coulé le long de ta joue,
Pendant que près de toi se joue
Un grand drame près de finir.
Dans une si vive détresse,
Mon cœur qui souvent pense à toi
N’exige point que ta tristesse
Ait bien des souvenirs pour moi.
Ne m’as-tu donc pas dit : — « Je t’aime ! »
J’ai retenu ce mot suprême,
Gage sincère de ta foi.
Quant à moi, ta douce pensée
Sait bien m’accompagner toujours,
Lorsqu’en avant, tête baissée,
Au combat j’expose mes jours.
Je ne crois point que la patrie
Puisse jamais porter envie,
A toi, l’objet de mes amours.
La patrie est une figure
Un emblême, une abstraction,
Une forme divine et pure
Que revêt notre affection.
C’est l’ensemble de ce qu’on aime,
Les siens, son toit, la terre même,
Le ciel bornant notre horizon.
La patrie est pour le poëte
Une femme aux contours divins,
Une auréole sur la tête,
Un large glaive dans les mains.
La patrie est une maîtresse
Dont il implore la tendresse,
Dont il jalouse les destins.
Pour moi, ton image chérie
Aux nobles traits, au chaste front,
Me représentent la patrie
Qui n’est plus une fiction.
C’est toi qui souffres et qui pleures,
Toi dont s’écroulent les demeures,
Et que nos armes vengeront.